COMPTE-RENDU – Certaines œuvres traversent les siècles comme des navires obstinés, changeant de voiles sans jamais perdre le cap. Pour ce voyage à travers le temps, de Troie à Carthage, nous avons pris le large au Théâtre de Poissy avec Didon et Énée de Purcell. L’Ensemble Les Surprises, sous la direction de Louis-Noël Bestion de Camboulas, proposait une lecture inspirée, dans la mise en scène de Pierre Lebon où musique, danse, parole et poésie scénique s’entrelacent.
Carte et boussole
Aucun voyage n’est complet sans une bonne orientation. La partition originale de Purcell et le livret de Nahum Tate servaient de boussole, mais certaines libertés et changements de route ont été intégrés pour enrichir cette traversée tout en respectant pleinement l’esprit de l’œuvre. Le choix d’un plateau vocal entièrement féminin s’inscrivait naturellement dans cette relecture. La trame musicale se voyait enrichie de textes de Virgile et de Shakespeare, ainsi que de pages empruntées au compositeur et à ses contemporains, jusqu’à quelques sea shanties traditionnels. L’apparition du célèbre What Shall We Do with the Drunken Sailor aura même provoqué un sourire complice dans la salle — difficile de résister à ces marins qui, entre deux pas de danse, semblaient avoir confondu la Méditerranée avec un pub de Portsmouth. Ce tissage, loin d’un collage gratuit, éclairait subtilement la dramaturgie originale et enrichissait la lecture du spectacle.
Escales et aventures
Au cours de la traversée, les escales étaient multiples : scènes comiques avec les sorcières, chants et danses des marins, passages dramatiques et poétiques. La musique originale de Purcell dialoguait avec les textes supplémentaires, créant un tissage harmonieux qui enrichissait l’expérience. Les moments de légèreté, de rires complices et de mouvement chorégraphique témoignaient d’une interprétation vivante et généreuse, fidèle à l’esprit baroque tout en offrant un souffle moderne.
Les compagnons de traversée
Pour naviguer sur cette mer poétique, il fallait des compagnons fidèles. Blandine de Sansal offrait une Didon de chair et de feu : mezzo sombre, généreuse, capable d’une fragilité presque murmurée comme d’élans souverains. Grace Durham campait un Énée passionné et très théâtral, à la diction exemplaire. Clara Penalva, Belinda lumineuse, séduisait par un timbre clair et un phrasé élégant. Le trio des forces obscures — Eugénie Lefebvre, Virginie Thomas et Juliette Gauthier — apportait une couleur de comédie noire délicieusement dosée : leurs scènes, soutenues par une chorégraphie inventive, flirtaient parfois avec l’esprit de la comédie musicale d’aujourd’hui, sans jamais trahir l’âme baroque de l’ouvrage.
Pierre Lebon et les danseurs Iris Florentiny et Aurélien Bednarek insufflaient une énergie visuelle et théâtrale essentielle, faite de gestes poétiques et de déplacements organiques. Quant aux instrumentistes des Surprises, jouant de mémoire et circulant sur scène, ils devenaient de véritables protagonistes.
Capitaines et pilotes
À la tête du navire, Louis-Noël Bestion de Camboulas, depuis le clavecin, sculptait des tempos vivants et une palette de couleurs d’une grande sensualité, guidant l’ensemble avec précision. Pierre Lebon, maître d’œuvre de la traversée, signait la mise en scène, la scénographie et les costumes. Son décor de port antique — phare solitaire, toiles de ciel confondues avec le sol marin — créait un espace à la fois mythologique et concret. Les changements à vue, soutenus par les lumières de Bertrand Killy, étaient d’une élégance rare, et le travail sur les costumes installait une belle intemporalité. On sentait un profond respect de la source, allié à une imagination délicate qui faisait respirer l’œuvre.
Port d’arrivée et émotion partagée
Le public sera resté suspendu à ce voyage scénique et musical. Les applaudissements nourris ont salué un spectacle fait avec passion, intelligence et esprit de troupe. Didon et Énée à Poissy n’était ni musée ni démonstration : c’était un théâtre vivant, où Purcell et Shakespeare dialoguaient avec notre présent. On quittait le théâtre avec l’impression d’avoir traversé la mer : belle, changeante, parfois dangereuse, mais profondément poétique.
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