COMPTE-RENDU – C’est une triple première pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin : un ballet entièrement conçu sur la tragédie d’Hamlet, chorégraphié par Bryan Arias et bâti sur la dramaturgie musicale du chef et pianiste Tanguy de Williencourt, à la direction de l’Orchestre national de Mulhouse.
POV : tu es Ophélie
À rebours des interprétations usuelles de la pièce de Shakespeare, Bryan Arias gagne le pari d’une relecture à la fois novatrice et fidèle d’Hamlet : le drame est désormais vu à travers le regard d’Ophélie, tout en suivant la trame narrative initiale. Les chorégraphies sont portées par une dramaturgie musicale tout à fait cohérente. Afin de répondre aux exigences narratives et contextuelles de ce ballet, Tanguy de Williencourt (qui avait déjà collaboré avec le Ballet dans Nous ne cesserons pas de Bruno Bouché) conçoit une nouvelle « partition » à partir des mouvements des Symphonies n°1, 2 et 4 de Sibelius, des musiques de scène de Tchaïkovski, avec aussi « La Mort d’Åse » (Peer Gynt) de Grieg ou encore un extrait de la suite Hamlet de Chostakovitch.

Vêtue d’une fine robe bleue, Lara Wolter incarne une Ophélie omniprésente, tant de corps que d’esprit. Dissimulée dans un coin de la pièce sombre et grise du château d’Elseneur, épicentre de la tragédie, elle assiste à l’empoisonnement du roi du Danemark par Claudius, et prend même l’apparence du fantôme qui apparaît à Hamlet. Ce passage fait l’objet d’une scénographie (signée Lukas Marian) très réussie : la démarche souple et désarticulée de Lara Wolter dissimulée sous l’armure du roi surgit de la grille du château placée à gauche de la scène, éclairée par une lumière tournoyante et blafarde. L’atmosphère sépulcrale, très marquante, est parfaitement rendue par la musique extraite de la suite Hamlet « Le Fantôme » de Chostakovitch : sous la direction alerte et précise de Tanguy de Williencourt, les musiciens de l’Orchestre national de Mulhouse révèlent des timbres clairs et chatoyants.

Folie à deux
En solo ou en pas de deux, les deux amants dévoilent un jeu précis et passionné : à la mort de son père Polonius, incarné par Pierre-Émile Lemieux-Venne au pas souple et léger, Ophélie s’engage dans une danse délicate et saccadée, arrachant furieusement les bouquets de fleurs accrochés aux murs du château au son de la « Valse triste » (Deux pièces de Kuolema) de Sibelius. Le fameux monologue « To be or not to be » d’Hamlet est joué par Marin Delavaud torturé, la tête entre les mains, enchaînant couchés et gestes mécaniques, sous les accents funèbres de la « Mort d’Åse » de Grieg.

Tout ce qui vit doit mourir
Sous le regard d’Ophélie, tout n’est pas complètement pourri au palais d’Elseneur : avec
ingéniosité, Bryan Arias introduit des scènes lumineuses et comiques afin d’alléger la noirceur du drame. Étincelants dans les costumes de Bregje Van Balen, Emmy Stoeri et Miguel Lopes en reine Gertrude et en Roi Claudius, livrent un duo sobre et sensible dans la scène de bal. La scène de la mort du roi Hamlet est rejouée par un pantomime masqué et haut en couleurs suivi de figures sur pointe spectaculaires – et parodiques – par Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano. Envoyés pour épier Hamlet, Nirina Olivier et Jasper Arran incarnent Rosencrantz et Guildenstern sous la forme d’un duo comique, aux grandes épaulettes et à la démarche acrobatique et sautillante.

Enfin, Ophélie danse avec la mort elle-même, représentée par le personnage de Yorick (le bouffon auquel appartient le célèbre crâne) qui remplit cette fois un rôle à part entière. Masqué et vêtu du costume du bouffon, Marc Comellas joue un justicier, laissant la première (et la dernière) place à l’héroïne.
Séduit, le public nombreux acclame avec chaleur et ardeur cette relecture audacieuse d’Hamlet.

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