AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueLa Dame de Pique joue carte sur table à Liège

La Dame de Pique joue carte sur table à Liège

COMPTE-RENDU – L’Opéra royal de Wallonie présente une nouvelle production de La Dame de Pique de Tchaïkovski, avec une distribution russophone, sous la direction musicale de Giampaolo Bisanti et dans une mise en scène signée Marie Lambert-Le Bihan, qui y rebat les cartes en quête d’une combinaison gagnante. 

La couleur est annoncée

Quand un opéra accoste dans la Cité ardente, il est rare qu’une passion (mortelle) ne finisse par s’embraser sur la scène de l’Opéra Royal de Wallonie. Cette fois, on mise sur une valeur sûre : l’addiction au jeu, relevée d’amour contrarié, saupoudrée de mondanités scintillantes, et servie avec un accompagnement de folie et de mort. Bref : La Dame de Pique de Tchaïkovski. Face à ce joyeux chaos existentiel, il faut une mise en scène pouvant suivre la cadence. Marie Lambert-Le Bihan s’y attelle en véritable croupière de casino, elle mélange, coupe et distribue les scènes comme autant de cartes, privilégiant les combinaisons contrastées.

© J. Berger – Opéra Royal de Wallonie

Côté costumes, la manufacture de la maison reste fidèle à son savoir-faire et garde un pied dans la tradition, pendant que la scénographie s’autorise des virées plus contemporaines. Résultat : un parc d’été réduit à l’essentiel, un mur en bois, quelques bancs et chaises, entre sobriété fonctionnelle et salon Bauhaus en plein air. Les enfants de la Maîtrise entrent en cadence, voix angéliques et discipline impeccable, bientôt rejoints par les cosaques Surin (Mark Kurmanbayev), sombre et résonnant, Tchekalinsky (Alexey Dolgov), plus lumineux et délicieusement joueur, le prince Tomsky (Alexey Bogdanchikov) au clair-obscur vibrant, Yeletsky (Nikolai Zemlianskikh), irradiant et lyrique, qui soigne chaque inflexion. Le jeu commence : les cartes sont bien mélangées et distribuées.

Maîtrise de l’Opéra Royal de Wallonie-Liège © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie
Quitte ou double ?

Du plein air lumineux, on plonge dans la salle obscure d’un théâtre baroque où des marionnettes du XVIIIe siècle prennent vie, avec Polina et Liza à la manivelle. Les danseurs, en poupées humaines, brillent par leur agilité, portant ce clin d’œil grinçant à la condition féminine. S’ensuivent les paillettes, la danse, les feux d’artifice, où sphère publique éclatante et peuplée s’oppose à la sphère privée, intime, obscure et fantastique.

Olesya Petrova, Judit Kutasi, Olga Maslova et Elena Galitskaya © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie

Le contraste est bien là. Mais si le rythme alterne habilement les univers, la cohésion visuelle, elle, joue parfois à cache-cache. Les lumières, notamment, peinent à suivre les tourments intérieurs d’Hermann. Dans cette pastorale bigarrée, Milovzor (Aurore Daubrun) charme par un timbre moelleux aux graves soignés. Elena Galitskaya (Masha / Prilepa) brille par une limpidité précise. Polina (Judit Kutasi) expose deux faces : assise solide et cimes plus vibrées, parfois instables. Même dualité chez Elena Manistina, chair vocale d’un côté et stridence de l’autre. Le contraste ne se contente pas du décor, il s’invite dans les voix.

Olesya Petrova, Aurore Daubrun et Elena Galitskaya © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie

Giampaolo Bisanti épouse pleinement cette esthétique des oppositions. Tempi vifs, presque pressés, puis soudain suspension totale, notamment dans l’air de la Comtesse. Intimité murmurée ou solennité éclatante (l’entrée de la Tsarine « Soleil », auréolée d’or, en fortississimo, ne passe pas inaperçue). L’effectif où se croisent la douceur des bois et la beauté des cuivres sonne clair et tonne puissamment, parfois trop et au détriment des solistes et du chœur. Le chœur féminin est délicat mais parfois hâtif et celui des hommes, sonore et précis, quoique parfois recouverts par la fosse, tandis que les forces jointes des tutti produisent des moments de haute solennité et puissance.

Olga Maslova et Elena Manistina © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie
Quinte flush gothique

Pour la fin, une prouesse technique des décoristes : un tunnel suspendu (la chambre de la comtesse), colorié en trois compartiments qui se détachent pour offrir des visions distordues. La comtesse qui y trouve la mort se métamorphose et passe d’une rock star gothique endeuillée aux lunettes d’Ozzy Osbourne, à une vieillarde chauve, malade et aux yeux cernés, tel l’oncle Fester de la famille Addams. Olesya Petrova la campe avec un phrasé d’une musicalité exemplaire et articulation soignée, elle impose une lenteur calculée et une justesse implacable… vengeance post-mortem sur Hermann incluse. Liza (Olga Maslova) offre une voix de poitrine souveraine, des cimes douces et franches, parfois un peu trop généreuses pour la finesse du phrasé. Enfin Hermann (Arsen Soghomonyan) affiche un instrument volumineux, croisant héroïsme russe et lyrisme italien, projection puissante et articulation nette.

Olesya Petrova © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie

Telle Liza courant après son amant avant de le perdre, Hermann qui cherche sa troïka (trois cartes) mais rate son jeu, Marie Lambert-Le Bihan cherche la bonne pioche. Est-ce une quinte royale ou une main morte ?

À Liège, dans la Cité ardente, le jeu est lancé. Faites vos mises… et vos avis !

Arsen Soghomonyan et Olesya Petrova © J. Berger – Opéra Royal de Wallonie
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