COMPTE-RENDU – Ralph Fiennes passe de l’autre côté du rideau et signe sa première mise en scène lyrique avec Eugène Onéguine de Tchaikovsky à l’Opéra de Paris.
À la façon d’Orgueil et Préjugés, où Onéguine prendrait des airs de M. Darcy, sombre et fermé, cette production fait vivre au spectateur les premières crises existentielles d’une jeunesse perdue, mais en restant bien sage… C’est la direction musicale, vivante et sincère, assurée par Semyon Bychkov, qui se charge de transmettre les émotions parfois trop discrètes sur les planches.

La fosse se fait ainsi le cœur battant de la soirée. Vivante, chaleureuse, profondément sincère, elle porte les émotions que la mise en scène laisse parfois à l’état d’esquisse. Elle accompagne, anticipe, soutient — devenant tour à tour confidente, consolatrice, miroir des tourments intérieurs des personnages.

Une jeunesse en retenue
La distribution vocale impressionne par sa maîtrise technique et sa présence scénique. On pourrait toutefois souhaiter davantage de nuances psychologiques, notamment dans les rôles de Tatiana et d’Onéguine. Ce dernier, froid et arrogant au premier acte, déborde de passion au dernier tableau ; une bascule que l’interprétation du baryton Boris Pinkhasovich peine parfois à rendre pleinement crédible. Sa voix grave est vibrante et douce, avec une sensation de facilité, qui glisse à l’écoute. Tatiana, quant à elle, est justement introvertie, sincère, déterminée. Mais sa jeunesse, tellement sensible lors de l’air de la lettre, semble retenue, là où un vertige supplémentaire aurait pu bouleverser. L’orchestre prend alors le relais, chantant avec elle, annonçant ses élans intérieurs avant même qu’elle n’en ait conscience. Il est cependant important de noter que la voix est puissante et fluide : la soprano Ruzan Mantashyan fait vivre chaque intervalle, avec un phrasé généreux et lié.
L’autre air tant attendu, celui de Lensky, touche par son humanité fragile : sa joie de vivre, l’éclat puissant de son timbre qu’il laisse jaillir dès ses premières apparitions. Il émeut précisément parce qu’il refuse l’emphase, l’orgueil, les préjugés. Si sa voix claironnante impressionne, ce sont surtout ses pianissimi, suspendus, qui cueillent le public entre raison et sentiments. L’émotion naît aussi dans l’espace qu’il laisse exister entre les phrases. Le public est en phase, et les longs applaudissements en témoignent.
Le contrepoint est merveilleusement joué par Marvic Monreal, interprétant une Olga à la voix grave et chaude, bien ancrée. Son caractère bien trempé, la rend un peu provocatrice, riche de Persuasion intensifiée par son timbre grave qui donne une dimension intéressante au personnage. Elle ne semble pas s’intéresser aux grandes questions de la vie, qui désespèrent ses pairs.

Passage de flambeau
Cette production permet à deux générations de chanteurs de se réunir : Susan Graham, Elena Zaremba ainsi que Peter Bronder, croisent, Ruzan Mantashyan, Marvic Monreal, Boris Pinkhasovich et Bogdan Volkov pour ne citer qu’eux. Une réelle transmission de savoirs se ressent (entre les personnages comme entre les chanteurs).

Une forêt immobile pour des destins en suspens
La scénographie installe l’action dans une forêt de bouleaux, feuilles mortes jonchant le sol. Une table, deux chaises : c’est là que vivent Madame Larina et ses filles. La chambre de Tatiana s’ouvre sur ces arbres élancés qui semblent toucher le ciel. Le décor, simple et mélancolique, d’une ampleur presque écrasante sur le plateau de Garnier, dépasse les personnages. Figé dans le temps, il agit comme un espace de projection onirique pour le spectateur, renforçant l’impression d’un monde immobile face à des existences en devenir. Le chœur apporte de belles couleurs, puissantes et lumineuses, malgré quelques légers décalages. Il contribue à cette atmosphère collective où la vie continue, presque indifférente aux drames individuels.
Le public quant à lui se montre charmé par l’entièreté de la distribution, ainsi que chaque proposition artistique. Chez cet Onéguine, les non-dits parlent surtout depuis la fosse et finalement même depuis la scène : Semyon Bychkov (récemment nommé nouveau directeur musical de l’Opéra national de Paris) ne monte pas seul sur les planches, il emmène à ses côtés l’ensemble de l’orchestre. Une belle déclaration de fiançailles, assurément…

