COMPTE-RENDU — Après les éclats sanglants de Joker, les visions expressionnistes de Metropolis Rebooted, les ombres gothiques du Fantôme de l’Opéra et les rêveries mélancoliques de Chaplin, les ciné-concerts poursuivent leur traversée des mythes du cinéma. Pour cette édition, le couteau se révèle aussi affûté que la baguette d’Anthony Gabriele à la tête de l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège, pour faire honneur à la partition de Bernard Herrmann.
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La musique classique est-elle « trop belle » pour accompagner la violence ? Trop noble pour le sang ? Trop raffinée pour la terreur ? Hitchcock et Herrmann répondent avec un rire glaçant : absolument pas !
En 1960, Psycho surgit comme une déflagration culturelle. Tandis que Pierre Boulez radicalise le sérialisme européen, que Dmitri Chostakovitch compose sous la pression soviétique certaines de ses partitions les plus ambiguës et qu’Igor Stravinsky demeure une figure majeure de la (post-)modernité musicale, Bernard Herrmann invente à Hollywood une autre forme de révolution sonore. Pour et par Psychose, il compose la musique d’un film qui semble repousser tous les interdits : jamais vu, jamais entendu.
L’interdit traverse toute l’œuvre. Alfred Hitchcock brise d’abord les règles du cinéma hollywoodien classique : il fait assassiner son héroïne, incarnée par la star Janet Leigh, après seulement quarante-cinq minutes. Il interdit également aux spectateurs d’entrer dans les salles une fois le film commencé (chose pourtant plus habituelle à l’époque) afin de préserver le choc narratif et de contrôler leur expérience psychologique.
Ici, pas de grands élans tragiques ni de percussions effrayantes, la musique de Bernard Herrmann privilégie des motifs courts, répétitifs et obsessionnels qui instaurent une tension permanente. Plus radical encore, il réduit l’orchestre aux seules cordes, produisant un son monochrome, sec et presque coupant, parfaitement adapté au noir et blanc du film.
Comme un couteau qui glisse
Herrmann multiplie également les accords instables et les intervalles dissonants, notamment le fameux triton, longtemps surnommé dans l’histoire de la musique occidentale le « diabolus in musica ».
Cette logique atteint son sommet dans la célèbre scène de la douche. Hitchcock voulait la tourner dans le silence. Herrmann désobéit et compose ces cordes stridentes devenues mythiques. Les glissandi évoquent les coups de couteau, les tremolos installent une nervosité fébrile et les dissonances créent un malaise presque physique. La musique cesse alors d’accompagner l’image : elle devient elle-même une agression sensorielle.
La direction musicale du Philharmonique de Liège profite autant du film que de sa partition. Tournés vers le grand écran qui couvre l’orgue de la Salle Henry Le Bœuf, l’attention des musiciens est à son comble. Le film est connu et les moments d’intensité tant attendus sont précédés des levés d’archers, tendus en verticale : prêts à faire face aux images, l’orchestre attend dans les starting blocks, et le résultat est la : frisson, effrois… le public prend son pied.
En pleine extase mortifère, l’assistance peut attester qu’Hitchcock a réalisé son pari. Ed Gein, les tueurs en séries et l’épouvante sont toujours au rendez-vous !
Pour briller aux dîners :
🔪🍫 Le saviez-vous ? Le sang visible dans la scène est en réalité du sirop au chocolat. Hitchcock tourne Psychose en noir et blanc notamment parce que le faux sang y apparaît plus convaincant et moins censurable.
🫣 Le saviez-vous ? Bernard Herrmann est mort quelques heures après avoir terminé sa dernière partition : Taxi Driver de Martin Scorsese en 1975. Le film lui est dédié.
🚿 La scène de la douche a demandé une semaine entière de tournage, plus de 70 prises pour 45 secondes de séquence finale.

