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Narcisse à l’ère du selfie au 13ème Art

DANSE — Que reste-t-il du mythe de Narcisse à l’ère d’Instagram, des filtres et de l’exposition permanente de soi ? Marion Motin en propose une relecture au vitriol, presque clinique sous forme d’une fable contemporaine sur l’hypervisibilité : corps surexposés et sexualisés, star-system, phases dépressives…

Dans une chorégraphie clinquante, s’entremêlent hypersexualisation, marchandisation des corps et fabrication des idoles modernes. Tout devient image, tout devient miroir, tout devient produit.

« Miroir, mon beau miroir, dis-moi qui est la plus belle… » À l’heure où chacun devient le réalisateur de sa propre existence, Marion Motin s’empare du mythe de Narcisse pour ausculter notre obsession de l’image que l’on renvoie. En effet, Narcisse n’est plus ici le beau gosse penché sur son reflet dans l’eau mais une figure diffuse, collective, dégenrée, insaisissable. Le narcissisme n’est plus un défaut individuel mais un phénomène collectif, presque une condition de notre société actuelle. 

Dès les premières minutes, sur un sol recouvert d’un lino luisant, une femme lascive rampe, écarte les jambes, secoue ses cheveux comme une crinière sauvage, et dans un geste compulsif donne la vie ou mime un coït frénétique. Très vite, elle est rejointe par quatre danseurs – trois femmes et un homme – moulés dans des tenues sexy et transparentes, qui se frôlent, s’agrippent et s’abandonnent à une danse sexuelle entre exaltation et malaise rythmée par I Feel Love de Donna Summer. Bref, une scène frontale et dérangeante, qui nous met tout de suite dans l’ambiance ! 

Le vertige du miroir 

Une mise en scène qui vrille, qui claque, et installe d’emblée le spectateur dans un univers où chacun semble prisonnier de sa propre image. Lumières pyrotechniques et psychédéliques, fumigènes, silhouettes sculptées comme sous stroboscope, costumes transparents et colorés, pluie de paillettes : tous les éléments concourent à une saturation visuelle mais maîtrisée du glamour. Les corps surgissent et disparaissent dans un décor mouvant avec sol réfléchissant et miroir géant. 

La scène devient tour à tour cabaret, salle de concert, night-club, club libertin ou cirque du trash contemporain. Tout est pensé pour produire des images fortes immédiatement lisibles et mémorables. Bref on dirait même des images cinématographiques et on ne peut s’empêcher de penser à The Substance le film avec Demi Moore. 

Des solos qui font vaciller le miroir

Le solo de Maud Amour, inspiré de Marilyn Monroe et des numéros de cabaret de Madame Arthur, est sans doute le moment le plus bouleversant de la soirée. Ce qui commence comme un numéro d’effeuillage sur I Wanna Be Loved By You se transforme progressivement en quelque chose de plus sombre : une mise à nu des fragilités, des complexes physiques et de la violence que peut engendrer la quête d’amour et de reconnaissance. Derrière la pin-up glamour apparaît la haine de soi.

Dans un autre registre, le solo rock de Jocelyn Laurent détourne avec humour et précision les codes du star system avec toutes les groupies. Dans ces instants, Marion Motin touche enfin quelque chose de plus universel : la solitude cachée derrière le désir d’être vu et d’être aimé.

Reste que le spectacle tourne un peu en rond, risquant de répéter certaines séquences avec insistance. Mais l’essentiel est ailleurs : Marion Motin a ce génie de créer des images fortes et de pousser ces danseurs dans leurs retranchements même lorsque le propos s’essouffle.

À Lire également : Les Affamés au Châtelet, Danse avec les crocs ! 

Photos © Quentin Chevrier

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