AccueilA la UneSalome Jordania en récital de passages pas sages à Cortot

Salome Jordania en récital de passages pas sages à Cortot

COMPTE-RENDU – La Salle Cortot accueille la pianiste géorgienne Salome Jordania pour son premier concert parisien, après la sortie de son premier disque “Passage : une odyssée spirituelle”, paru chez le label français La Dolce Volta. Au programme, des passages souterrains et diaboliques, mais aussi des envolées célestes, au fil des œuvres de Scriabine, Liszt, Saariaho et Moussorgski, offrant un voyage initiatique semé de détours et de passages pas toujours très sages.

De Charybde en Scriabine

Après les débauches hollywoodiennes de Christopher Nolan, place à une odyssée plus intime à la Salle Cortot, sans IMAX 70mm mais avec un Steinway 88 touches. Pour son premier récital parisien, Salome Jordania prend le large à la manière d’Ulysse sur son radeau, seule face aux eaux troubles de Scriabine qui réservent à la pianiste quelques tempêtes, entre le “rire ironique” du Poème satanique et les chants ensorcelants des sirènes de la Messe noire. Elle affronte les diableries de Scriabine avec un toucher doux et angélique, instillant clarté et luminosité dans les textures obscures. Son jeu ne manque toutefois pas d’élan pour évoquer “murmures mystérieux”, “langueur naissante” ou bien la “douceur caressante et empoisonnée” (suivant les indications dans la partition), avec trilles appuyés et contrastes vifs dans sa palette de nuances. La pédalisation est parfois lourde mais sans dénuer son jeu de musicalité. 

Une île nommée Solitude

Après avoir échappé aux tempêtes de Scriabine, notre navigatrice accoste enfin sur une île aux rivages plus hospitaliers nommée Solitude. Point de Calypso pour la retenir, mais une bénédiction divine, celle de Liszt, dont les harmonies poétiques et religieuses invitent à une tout autre forme d’extase. Or un danger malicieux menace cette quiétude, sous la forme d’une assistance visiblement enrhumée et dont les quintes de toux n’ont, pour le coup, rien de juste. Si les sonorités spectrales et délicates du Prélude pour piano de Kaija Saariaho peuvent rendre les toussements particulièrement envahissants chez le public, la pianiste reste inébranlable et s’embarque dans une exploration homérique des registres et contrastes sur fond des deux notes “obstinées”. En passant vers Liszt et sa Bénédiction de Dieu dans la Solitude, elle déploie toute la finesse du toucher, une luminosité et délicatesse sonore par un ruissellement suave des arpèges, des accords résonnants et un réseau de voix finement démêlées, entonnés avec musicalité et lyrisme. 

Chez Hadès, une exposition temporaire 

Le grande Finale de la soirée est réservé à la descente au royaume des morts avec les Tableaux d’une exposition de Moussorgski, une odyssée en soi. Chez Hadès, les expositions sont naturellement post mortem, ici dédiée au peintre Viktor Hartmann par le compositeur russe qui dialogue avec les défunts. C’est un passage souterrain que les mélo-cataphiles parisiens auront apprécié, avec ces promenades musicales qui ne nécessitent pas de lampe ni d’autorisation préfectorale. Salome Jordania se promène dans cette galerie d’images avec beaucoup d’énergie, de résonance, des contrastes dynamiques qui vont d’un appui massif jusqu’à la légèreté et pétillance de mouvements cocasses et dansants. Si la main gauche semble parfois envahissante, l’équilibre se voit vite restauré et l’artiste géorgienne mène le public vers la grande sortie en pleine lumière du jour, avec une apothéose nommée “Grande Porte de Kiev”, entonnée solennellement. 

Acclamée bruyamment par le public parisien, elle lui offre deux bis, la Grande Valse brillante op.34 n.1 de Chopin et bouclant la soirée naturellement par Scriabine, son Nocturne pour la main gauche. Comme dernier tour d’une Ulysse aux mille ruses, Jordania fait oublier, par l’ampleur et la richesse du son, qu’une seule main est à l’œuvre. Cette odyssée se prolonge à la sortie de la Salle Cortot, autour des disques à dédicacer. 

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