AccueilA la UneLa fin des temps, sushi de licorne au Châtelet

La fin des temps, sushi de licorne au Châtelet

COMPTE-RENDU – Philippe Decouflé porte à la scène le roman d’Haruki Murakami avec une création visuellement envoûtante, où licornes et créatures souterraines rivalisent de beauté. Une parenthèse contemplative qui séduit davantage par ses images que par les méandres de son récit. A déguster comme un bon vieux saké.

Une histoire à dormir debout

Accrochez-vous bien, l’histoire risque de secouer vos neurones. Adapté du roman (700 pages) de Haruki Murakami, considéré comme un « dieu vivant » au Japon, publié en 1985, le spectacle nous entraîne dans une intrigue aussi foisonnante que déroutante. D’un côté, une cité mystérieuse entourée de hauts murs, où un homme privé de son ombre apprend à déchiffrer les rêves enfermés dans des crânes de licornes mortes. De l’autre, Tokyo, où un informaticien se retrouve mêlé à une étrange affaire impliquant un vieux professeur, sa petite-fille Pink et des organisations criminelles en lutte pour le contrôle de l’information.

© Thomas Amouroux

Deux récits qui finissent par se rejoindre dans les méandres d’un même esprit. Bref, trois acteurs incarnent ainsi les différentes facettes d’un seul homme : sa présence réelle, son existence inconsciente et son ombre. Derrière cette construction abracadabrante se cache une grande question : qu’est-ce qu’on est prêt à sacrifier pour échapper à la souffrance ?

Autant prévenir tout de suite les spectateurs qui n’ont pas lu le roman : vous allez ramer, voir probablement piquer du nez. Mais qu’importe la mise en scène est magnifique : costumes, décors, couleurs… Tout concourt à une plongée sensorielle et visuelle qui fait oublier les ramifications complexes du récit.

Des licornes qui font rêver malgré quelques zones d’ombre

Dès le lever du rideau, la scénographie dépote visuellement avec un univers foisonnant, peuplé de licornes tout droit sorties d’un rêve, perchées sur leurs cannes et leurs pointes. Leurs mouvements gracieux composent un ballet aussi insolite que fascinant. À leurs côtés, les ténébrides, créatures tapies dans les profondeurs, fourmillent et s’animent. Bref, on repartirait presque avec un costume sous le bras.

Philippe Decouflé réussit à fusionner toutes les disciplines, du théâtre à la danse en passant par la musique et la vidéo. Ce spectacle emprunte autant à l’imaginaire fantastique des rêves qu’au Kabuki, théâtre japonais traditionnel. Jouée en live, la musique d’Umitaro Abe enveloppe la scène d’une atmosphère mystérieuse, entre douceur et étrangeté.

Mais c’est dans la danse que le chorégraphe révèle tout son talent. Quand les dialogues en japonais et les méandres de l’intrigue nous perdent en chemin, les corps prennent le pouvoir. Les danseurs donnent vie aux ombres et aux monstres souterrains qui peuplent cet espace mental. La danse devient alors le guide le plus convaincant de cette aventure mentale.

Avec La Fin des temps, Philippe Decouflé fait le pari de la contemplation plutôt que de l’explication. Même si narration manque parfois de lisibilité, nous plongeons avec délice dans cet univers foisonnant visuellement, au cœur de l’espace mental de Murakami. On ne repart certes pas à dos de licorne, mais avec de jolies images plein la tête…

À Lire également : La danse décuplée de Decouflé
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