OPÉRA — À l’Opéra de Marseille, le Rhin ne coule plus vraiment entre les rochers : il traverse désormais les bureaux de la « Rheinbank », inaugurée en 1869 et manifestement peu protégée contre les vols de lingots.
Ouvrir le coffre
Dès la première scène, le ton est donné : Alberich n’est plus un nain tapi au fond du Rhin, mais un agent d’entretien dans une banque où les filles du Rhin deviennent employées modèles. Le premier tableau joue volontiers la carte de la caricature, avec une atmosphère presque parodique qui surprend davantage qu’elle ne déstabilise vraiment.

Par la suite, la mise en scène de Charles Roubaud retrouve progressivement un équilibre plus cohérent entre mythe et modernité. Les grandes colonnes mobiles imaginées par Emmanuelle Favre structurent efficacement l’espace, tandis que le plateau tournant apporte une dynamique constante aux déplacements et aux rapports entre les personnages. Les lumières de Jacques Rouveyrollis accompagnent avec finesse les changements d’atmosphère, et les vidéos de Julien Soulier enrichissent discrètement le dispositif : brumes, reflets, coffres-forts… jusqu’à ce Walhalla qui ressemble presque à un Empire State mythologique fraîchement inauguré.
L’ensemble reste relativement épuré, mais suffisamment mobile et inventif pour maintenir un véritable rythme scénique tout au long de cette longue traversée sans interruption.

Valeurs en circulation
La distribution réunit des personnalités scéniques très investies. Marion Lebègue compose une Fricka élégante et solide, tandis qu’Élodie Hache apporte à Freia une énergie immédiate et une vocalité particulièrement lumineuse. Cornelia Oncioiu impose une Erda mystérieuse et presque intemporelle, avec une présence calme qui suspend soudain le temps du drame.

Le trio des filles du Rhin — Amandine Ammirati, Marie Kalinine et Lucie Roche — forme un ensemble particulièrement cohérent, tant vocalement que scéniquement. Leur complicité fonctionne avec naturel et donne véritablement l’impression d’un groupe uni, presque familial.

Alexandre Duhamel campe un Wotan crédible et bien projeté, tandis que Zoltán Nagy fait évoluer Alberich d’une figure presque grotesque vers un personnage bien plus inquiétant et imposant.

Samy Camps attire particulièrement l’attention avec un Loge nerveux, mobile et très présent scéniquement. Marius Brenciu offre un Mime précis et efficace, tandis que Yoann Dubruque et Éric Huchet apportent aux figures de Donner et Froh une énergie directe et solidement incarnée. Patrick Bolleire et Louis Morvan donnent enfin aux géants Fasolt et Fafner une présence vocale massive et homogène, véritable bloc dramatique face aux dieux.
Dans la fosse, Michele Spotti maintient une tension continue tout au long du spectacle. Malgré l’effectif orchestral considérable — débordant jusque dans les loges latérales — l’équilibre avec le plateau reste remarquablement maîtrisé. Les dynamiques sont soigneusement construites, les transitions fluides, et l’Orchestre de l’Opéra de Marseille déploie cette matière wagnérienne avec ampleur sans jamais sombrer dans la lourdeur.
Entrée au Walhalla
Le public marseillais, particulièrement attentif durant ces deux heures vingt sans entracte, réserve un accueil chaleureux à l’ensemble des artistes.
Sans chercher à révolutionner L’Or du Rhin, cette production réussit surtout à maintenir une vraie continuité dramatique et musicale. Entre coffres-forts, dieux en costumes et ascension finale vers un Walhalla version gratte-ciel mythologique, le spectacle trouve progressivement son propre équilibre.

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