COMPTE-RENDU – Sous la baguette de Cristian Măcelaru, l’Orchestre National de France termine son Grand Tour au théâtre de Caen et invite une nouvelle fois le violoniste Frank Peter Zimmermann pour le Concerto en ré majeur op. 61 de Beethoven avant de conclure avec la Première Symphonie en ut mineur op. 68 de Brahms.
Beethoven en mocassins
Une fois tout le monde en place, Frank Peter Zimmermann entre en toute décontraction. Très vite, on est frappés : le violoniste allemand ferme les yeux aussitôt que son archet se pose sur les cordes et il jouera tout le concerto de Beethoven les yeux fermés. Un artifice spectaculaire ? Plutôt une manière naturelle d’habiter la musique. Dans le Rondo final, à un passage où bien des violonistes crispent la mâchoire, c’est avec le même naturel qu’il s’amuse à esquisser deux petits pas de danse. L’occasion de remarquer – détail délicieux – qu’il joue en mocassins souples…
Cette aisance n’a rien de décoratif : elle n’est que l’effet d’une maîtrise souveraine du discours musical. Zimmermann fait ce qu’il veut du temps. Il retient, presse, allège, suspend. Les traits virtuoses ne sont jamais forcés ; les aigus, brillants, ne sont pas atteints comme des sommets périlleux mais simplement posés, avec évidence. Beethoven semble ici parlé comme une langue maternelle.
Dès que l’orchestre se tait et se fige – comme Măcelaru sait si bien le faire –, le violoniste fait basculer l’écoute dans quelque chose de presque intime. La cadence de Kreisler devient une alcôve sonore où chaque attaque paraît pesée, chaque timbre recherché dans sa précision la plus nue. Zimmermann essuie souvent ses cordes entre deux coups d’archet ; geste discret mais révélateur d’un rapport presque tactile au son, comme s’il voulait retrouver à chaque instant le contact le plus direct avec la matière vibrante en la libérant des dépôts de colophane.
Mais ce concerto n’est jamais un monologue. Le violoniste allemand se tourne constamment vers les pupitres avec lesquels il dialogue. Le National épouse ses respirations et ses nuances avec une souplesse presque chambriste.
Sous des applaudissements irrésistibles, Zimmermann revient pour un bis révélant une autre facette de son art. Lunettes chaussées, partition posée devant lui, il offre le début de L’Ouverture française de Bach avec une rigueur d’exégète : notes courtes, vibrato mesuré, polyphonie parfaitement lisible. Le violon cesse d’être voix soliste pour devenir à lui seul un petit orchestre. Fascinant contraste : le même musicien qui, quelques minutes plus tôt, semblait improviser Beethoven dans un abandon total, retrouve ici la discipline du texte et l’architecture du contrepoint. Nous sommes toujours dans l’alcôve, mais cette fois, c’est le temps de la prière du matin.
Brahms par cœur, sans filet ni pesanteur
Ce soir, Zimmermann n’est pas le seul à jouer avec les yeux de l’esprit. Cristian Măcelaru dirige sans partition, entièrement de mémoire. Et cette direction par cœur donne à la Première Symphonie de Brahms une respiration particulièrement organique.
Le chef évite toute emphase. Les gestes restent sobres, jamais démonstratifs, et les réponses de l’orchestre sont d’une précision telle qu’on finit presque par avoir l’impression inverse : non pas que les musiciens répondent au chef, mais que le chef réagit aux mouvements de l’orchestre dans une sorte de chorégraphie collective.
Le National impressionne par l’équilibre entre précision et souplesse. Les pizzicatos du quatrième mouvement, d’une cohésion parfaite, sonnent comme produits par un seul geste. L’entente entre les musiciens saute aux yeux : regards, sourires, embrassades finales. La complicité n’est pas de façade, elle est palpable.
Le public en est saisi. Les bravi jaillissent de partout. Puis, sans crier gare, Măcelaru se retourne, lance la cinquième des Danses hongroises en guise de bis et électrise la salle. Puis, lorsque tout le monde a quitté le théâtre, on entend encore les commentaires enthousiastes résonner sur le parvis. Certaines soirées continuent effectivement à vivre longtemps après la dernière note, et encore en fermant les yeux…

