COMPTE-RENDU — Au Festival de Sablé, la musique se déguste autant qu’elle s’écoute. Le nom même du rendez-vous appelle la pâte blonde, friable et dorée du biscuit sablé : une base délicate, beurrée juste ce qu’il faut, qui ne demande qu’à être garnie d’une crème fine. Aux fourneaux !
Trois concerts y ont ainsi composé une boîte de pâtisserie sonore, où chaque artiste de grande renommée apportait sa texture et son parfum.
Nemanja Radulović : une crème flambée au violon
Le premier sablé s’ouvre sur une crème ardente, presque caramélisée au chalumeau : celle de Nemanja Radulović et de son ensemble Double Sens, dans un programme consacré à Vivaldi et Bach. Le violoniste y déploie une énergie feuilletée, mêlant traits incisifs, élans lyriques et éclats cristallins. Chez Vivaldi, la virtuosité pétille comme une nougatine brisée ; chez Bach, elle gagne en densité et en architecture, avec la tenue d’une crème pâtissière qui ne cède jamais sous la cuillère.
Radulović ne se contente pas d’orner la surface : il travaille la levée, la dorure et la chaleur du gâteau. Son jeu flamboyant, sans pesanteur, transforme le sablé en crème brûlée au safran : brillante, épicée, traversée d’une croûte sonore qui craque sous l’archet. Il aborde l’œuvre comme une matière vive : avec une énergie débordante, des contrastes de tempi et de nuances extrêmes, une liberté d’interprétation assumée qui fouette la ligne musicale jusqu’à lui donner une modernité et une fougue singulières.
Dans Vivaldi, cette approche devient à la fois intime et spectaculaire : pâte tantôt soyeuse, tantôt battue à grands gestes, pour évoquer les cycles de la nature ou de la vie. Douceur extrême, rupture de rythme, tempêtes sonores et reprises haletantes traduisent les secousses de la nature, donnant alors à ce sablé vivaldien une crème nerveuse, presque instable, qui déborde sans perdre sa tenue, comme pour dessiner un monde climatique déréglé. Est-ce d’ailleurs pour cette raison qu’hiver et été sont inversés ?
Avec les bis, l’image pâtissière change de pays sans quitter la gourmandise : Radulović et Double Sens offrent comme une part de Reforma Torta, gâteau serbe aux noix et au chocolat, dense, généreux et familial (Double Sens, précise-t-il, étant « sa famille musicale ») prolongeant le croquant du sablé par une dernière crème goûteuse et chaleureuse.
Thomas Dunford et Jupiter : une ganache vénitienne aux cordes profondes
Le deuxième concert réunissait le luthiste Thomas Dunford, ses invités violoncellistes Bruno Philippe et Nicolas Altstaedt, ainsi que l’ensemble Jupiter, autour de concertos de Vivaldi. Ici, le sablé change de garniture : moins flambée, plus veloutée, telle une ganache montée au chocolat blond, relevée d’une pointe de citron confit. L’archiluth apporte le fondant, cette basse souple et parfumée qui lie les ingrédients ; les violoncelles, eux, donnent la profondeur, la part généreuse de la crème.
Les solos circulent comme des rubans de crème entre deux coques de biscuit, et l’ensemble obtient cette alliance rare : le croustillant du rythme, le moelleux du chant, la pointe acidulée de l’invention comme dans le troisième mouvement du Concerto en si mineur pour violoncelle (RV 424), revisité par Dunford.
Le luth agit comme un véritable liant entre les mouvements. Par ses improvisations ajoutées, il ouvre des parenthèses souples et lumineuses, comme de brèves fenêtres sonores sur une Venise intérieure. Tantôt il soutient l’ensemble par la discrétion du continuo, tantôt il s’avance au premier plan et devient soliste, notamment dans les mouvements lents des concertos qui lui sont dédiés, où la texture se réduit à quelques lignes essentielles.
Le concerto pour deux violoncelles concluant ce concert fait apparaître une Venise plus rude et plus rugueuse. On imagine presque la bora se lever sur la lagune, froissant les voiles autant que les archets. Les deux violoncelles contemporains de Vivaldi apportent une touche d’authenticité : leur grain boisé, leur densité et leur énergie donnent à cette pâtisserie musicale une profondeur plus sombre, moins sucrée, mais d’autant plus expressive.
Avant cette ganache vénitienne servie par Thomas Dunford et Jupiter, Benjamin Narvey avait glissé dans la boîte une crème plus secrète, presque une crème d’amande aux parfums de cabinets princiers : un récital intimiste au luth, imaginé autour de sonates composées pour les cours royales de Dresde, Munich et Versailles. Rien d’ostentatoire ici, mais une gourmandise de salon, fine et poudrée, où chaque corde pincée semblait déposer sur le sablé une couche de sucre glace, fragile et précieuse.
Jean Rondeau : une crème ancienne, vanillée et souveraine
Le troisième rendez-vous avait la saveur d’un entremets plus intime, presque de salon : Jean Rondeau, seul au clavecin, dans un programme français dédié à Louis Couperin. Après les crèmes amples et orchestrales des concerts précédents, voici une crème pâtissière ancienne, vanillée, souveraine : dense sans lourdeur, délicate sans fragilité, travaillée avec cette patience qui transforme les ingrédients les plus simples en matière noble. Sous ses doigts, le clavecin dépose ses grains de sucre un à un, avec une précision de confiseur.
Chez Rondeau, Louis Couperin n’est pas servi comme une relique sous cloche, mais comme une recette retrouvée, respectée, puis réveillée par la main sûre d’un pâtissier musicien. Le parfum poudré des cuisines anciennes demeure, mais il se mêle à la fraîcheur d’un dessert dressé à la minute. Son meilleur ustensile, ce soir-là, est aussi le plus personnel : son propre clavecin. On sent qu’il le retrouve comme on rouvre un vieux moule de famille, longtemps relégué au fond d’un placard. L’instrument, qu’il avait fini par oublier et qui ne servait plus guère qu’à recevoir des piles de partitions, reprend soudain sa place. Jean Rondeau en redécouvre la beauté, le timbre, la pâte sonore ; il écoute ce qu’il croyait connaître et semble s’étonner lui-même de la richesse qui en émane (précisera-t-il à la fin du concert).
Le programme, pensé en trois parties, assemble chaque fois une suite de Louis Couperin avant de se refermer sur un tombeau, cette pièce d’hommage adressée aux grands musiciens du temps. Tout s’enchaîne sans coupure, comme une préparation que l’on ne voudrait pas faire retomber : il faut entrer dans l’univers du musicien, dans son intimité. La musique prend alors la consistance d’une crème que l’on remue longuement, sans jamais cesser de surveiller son frémissement.
La fascination vient autant de la splendeur des timbres que de l’art avec lequel le claveciniste fait revivre ces pages : une liberté qui semble naître sur l’instant, une profusion d’ornements qui coule naturellement sous les doigts, sans jamais perdre sa tenue. C’est toute sa signature : installer un va-et-vient souple, presque organique, puis faire surgir, à l’inverse, la gravité théâtrale des tombeaux. Rien ne paraît contraint, et pourtant tout demeure maîtrisé ; rien ne semble prémédité, et pourtant chaque détail reste net, exact, varié. Sa manière de conduire le temps captive, retient le souffle, comme une crème à peine prise, encore frémissante, juste avant qu’elle ne se fige.
Le Tombeau de Monsieur de Blancrocher composé par François Dufaut, qui conclut le concert, s’impose comme un sommet bouleversant, chargé d’une intensité émotionnelle rare.
Une boîte de sablés baroques d’exception
Ces concerts ont rappelé combien le Festival de Sablé demeure un écrin précieux pour la musique baroque. Par la qualité des interprètes, la finesse des programmes et l’intensité des exécutions, ils ont offert bien plus qu’une suite de concerts : la chance rare d’entendre, le temps du festival, des artistes d’exception.
À Lire également : Récital « en détente » de Jean Rondeau à Innsbruck
Photo de Une CC BY-SA 4.0 Simon de l’Ouest

