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Trois questions à… Philippe Jordan, chef d’orchestre

INTERVIEW – Il y a vingt-cinq ans, le chef d’orchestre suisse Philippe Jordan devenait l’assistant de Daniel Barenboïm au Staatsoper (Opéra d’État) de Berlin. S’en est suivi une carrière essentiellement tournée vers l’opéra, et non des moindres : directeur musical de l’orchestre de l’Opéra de Paris de 2009 à 2021, il a ensuite pris la direction de celui de l’Opéra de Vienne, de 2020 à maintenant. Alors qu’il va avoir cinquante ans en fin d’année, il a décidé de voler de ses propres ailes, en ne renouvelant pas son contrat avec l’Opéra de Vienne. Il a accepté de nous en donner les raisons. Philippe Jordan ou la révolution tranquille.

Il y a peu, vous avez déclaré ne plus voir l’unité entre la musique et la scène, à l’opéra. C’est-à-dire ?

« En effet. Et pourtant, je viens du théâtre : mon père (Amin Jordan, né en 1932 et mort en 2006, ndlr) était un chef d’orchestre formé au théâtre. Ma mère est danseuse et ma sœur est comédienne. J’ai adoré aller au théâtre dans ma jeunesse, à Zurich ! Mais actuellement, il faut se battre pour remettre la musique à sa bonne place, et je trouve ça absurde. Je ne dis pas qu’un contraste entre une mise en scène et la musique est inintéressant ; on peut faire des belles choses, de temps en temps. Je dis seulement qu’il faut toujours que ça soit avec la musique et le texte comme bases. Ça n’est pas une question d’être contre le théâtre moderne, d’avant-garde, en opposition avec un théâtre muséal ou bourgeois. Je parle de bon théâtre et de mauvais théâtre. Même si on fait un contrepoint entre musique et mise en scène, il faut qu’il y ait un dialogue entre les deux. Il faut que la partition, les chanteurs, la musique soient respectés, ainsi que le public évidemment. J’ose le dire : même avec une très mauvaise mise en scène, une bonne musique et de bons chanteurs peuvent faire un bon spectacle. Mais pas l’inverse : en cas de mise en scène géniale mais avec une qualité musicale médiocre, le spectacle en pâtit.

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Actuellement, je souffre de voir que la musique sert le décor. Il y a une époque où le décor servait aux chanteurs, à la mise en scène, à l’acoustique. Même chose pour les costumes : à présent, les chanteurs doivent servir les costumes, même s’ils sont inconfortables et les gênent pour chanter, alors qu’ils devraient être là pour les aider à incarner leur rôle. J’apprécie de moins en moins qu’on demande à la musique de servir le spectacle. La musique est la base. Sans la musique, rien ne va. »

N’y a-t-il pas aussi, chez vous, l’envie d’aller voir ailleurs ?

« Un peu, oui. Il faut bien voir que le combat quotidien d’un directeur musical d’opéra est assez usant pour les résultats qui en sortent : il faut faire des synthèses, des compromis, modérer les choses, éviter celles qui ne vont pas et toujours se battre. Je dis « se battre » dans le meilleur sens ; j’ai adoré me battre à l’opéra, ça fait partie du métier. Il faut cependant y mettre une bonne dose d’énergie. Tous mes collègues, au bout d’un certain âge, ne font plus le travail d’un directeur musical d’opéra, car c’est beaucoup plus que simplement faire de la musique. J’avais 35 ans quand j’ai commencé à l’Opéra de Paris. Maintenant j’en ai bientôt 50. Je ne vais jamais arrêter l’opéra, évidemment, mais comme chef invité. Par exemple, je n’ai jamais fait Idoménée (un opéra de Mozart, ndlr), et je sais qu’il m’attend ! Je rêve de faire Boris Godounov (un opéra de Moussorgski, ndlr) mais je ne parle pas Russe. J’aimerais faire Le Trouvère de Verdi, mais il faut les bons chanteurs… Mais si je mourais sans les avoir fait, ça n’est pas grave ! Si l’occasion se présente et que les bonnes conditions sont réunies, on pourra monter de beaux programmes. Comme chef invité, on peut davantage choisir les circonstances. Comme directeur musical, on est dans une collaboration avec un intendant qui doit servir un public et la presse. C’est une grande responsabilité que je ne veux plus avoir. »

« je suis devenu chef d’orchestre pour faire avancer ensemble théâtre et musique »

Philippe Jordan, chef d’orchestre
On l’a bien compris, vous êtes en train de tourner la page. Mais quelle nouvelle page êtes-vous en train d’écrire ?

« Après douze ans à l’Opéra de Paris et cinq ans à l’Opéra de Vienne, je suis libre. Je cherche d’autres pistes, plus sur le terrain symphonique, sans pour autant abandonner l’opéra, évidemment. J’ai travaillé avec grand plaisir sans m’arrêter pendant 30 ans. Actuellement, je peux travailler avec plein d’orchestres que je n’avais pas l’occasion de voir avant, quand je travaillais à l’Opéra de Paris ou à l’Opéra de Vienne. Ça laissait trop peu de place pour rencontrer d’autres orchestres. Ma carrière symphonique a vraiment commencé il y a dix ans, quand j’ai pris la direction de l’orchestre symphonique de Vienne (de 2014 à 2020, ndlr). C’est une autre façon de travailler : un orchestre d’opéra s’adapte, a une merveilleuse flexibilité. L’orchestre symphonique a plus de rigueur. C’est intéressant, en se basant sur cette rigueur, d’amener la souplesse sur le plan sonore, dans les couleurs, tout en gardant le cadre rythmique. Faire respirer l’orchestre est également très important. Garder la précision d’ensemble, mais l’aérer. Vraiment, je tiens toujours, dans le répertoire symphonique, à garder cette capacité d’adaptation, qui est une richesse, dans le côté rubato du tempo mais aussi dans le côté sonorité, dans l’idée de s’écouter, de donner place aux autres voix, de donner et prendre (give and take).

Ce qui m’intéresse maintenant, c’est approfondir ; savoir où aller plus loin que ce qu’on a déjà fait, et comment aller plus loin. Quand on fait un opéra ou une symphonie pour la première fois, l’évidence n’est pas là. La tête est en ébullition. On ne connaît pas les transitions, les pièges, il n’y a pas la routine. Ce qui est génial, quand on est dans un répertoire qu’on fait beaucoup, quand on sent qu’il n’y a plus de question, que ça joue, comme un enfant jouerait ! On est alors plus libre de découvrir plein de nouvelles choses.

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J’ai l’intention, pendant encore 2 ou 3 ans, de travailler avec différents orchestres, comme chef invité, avant de prendre un poste de directeur musical d’un orchestre. Je ne me vois pas avec une collaboration fixe avant 2027 ou 2028. Cela représente une formidable opportunité de me réorienter sur plein de choses. Le symphonique mais aussi sur des productions bien choisies. Et profiter de ces quelques années pour rencontrer un orchestre dont on tombe amoureux, avec lequel on a envie de travailler et dans une ville où on a envie de vivre, c’est important !

C’est bien qu’on fasse l’interview maintenant ; on pourra s’en reparler dans dix ans, pour voir ce que tout ça sera devenu ! »

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