DANSE – CONCERT – La Philharmonie tente un pari osé : faire rencontrer son orgue monumental avec la danse contemporaine. Une idée très séduisante sur le papier – après tout, pourquoi la danse devrait-elle toujours se cantonner au rock, au jazz, à l’électro ou aux ballets classiques ? Cela aurait pu donner un ovni scénique intéressant car rarissime, mais le résultat laisse sur sa faim. Quelques temps forts pourtant : la Passacaille de Bach, magnifiée par l’orgue et le Sacre du Printemps qui parvient à capter l’attention. Une expérience qui mérite le détour, mais pour la curiosité avant tout.
Sur les ailes d’un géant
Venus pour le programme de danse contemporaine, on se retrouve rapidement happés par l’orgue de la Philharmonie, qui mène la danse de cette soirée. Aux claviers : Olivier Latry, titulaire du grand orgue de Notre-Dame de Paris (nommé à l’âge de 23 ans…) et son épouse d’origine coréenne Shin-Young Lee, font rugir le mastodonte de tuyaux avec une complicité palpable.
Le programme, affichant des tubes musicaux qui ont parfois marqué l’histoire du ballet comme le Sacre du Printemps dévoile toute la palette de l’instrument. Si les Danses polovtsiennes de Borodine peinent parfois à nous émouvoir dans cette transcription, Bach et Stravinsky résonnent avec une puissance inouïe sous leurs doigts conjugués.
Face au roi des instruments, trois chorégraphes de divers horizons – Benjamin Millepied, l’enfant du pays devenu un chorégraphe star américain, que l’on ne présente plus, le Mozambicain Idio Chichava et Jobel Medina, un chorégraphe philippin vivant à Los Angeles – orchestrent à leur tour une partition gestuelle où leurs parcours de nomades s’entrechoquent et se répondent. Un dialogue interculturel, qui malgré quelques passages à vide, trouve une cohérence dans cette rencontre improbable entre la danse contemporaine et l’orgue.
Ça piétine sur Bach
En ouverture de soirée, Benjamin Millepied s’attaque à un monument : la Passacaille et Fugue en ut mineur de Bach, œuvre mystique en sept motifs à trois variations évoquant les étapes de vie du Christ. Sur une partition originale pour orgue, le chorégraphe dialogue avec le sacré par une marche méditative, où la basse obstinée de Bach rythme les pas des danseurs. Malgré des ambitions spirituelles, le mouvement peine à s’élever, restant à la surface d’une danse qui aurait pu être organique. Et pourtant la musique est bien là, interprétée avec brio. On ne peut que souscrire aux mots enflammés du chorégraphe sur l’un de ses compositeurs fétiches, Bach, quand il nous confie que : « Quand on l’écoute, on est assailli par la joie et une foule d’émotions. »
La suite s’enlise davantage avec les Danses polovtsiennes en mal d’inspiration. Loin, très loin de la fougue des ballets russes, la chorégraphie erre sans boussole plombée par des costumes sans style. Le spectateur reste perplexe, incapable de saisir le propos. Heureusement l’orgue vole au secours d’une tiédeur globale.
Le sacre du printemps : le salut in extremis
Il aura fallu attendre le Sacre du Printemps, pour que la soirée prenne enfin son envol. Idio Chichava réussit là où la première partie a trébuchée, en parvenant à unir dans un même élan les danseurs de sa propre compagnie (Converge+) et ceux du LADP (Los Angles Danse Project), et à nous faire apprécier toute la technicité des danseurs, qui se révèlent particulièrement bons. Trente-cinq minutes d’une danse tellurique intense qui, certes, lorgne du côté de Pina Bausch – même piétinements nerveux, mêmes trajectoires obsessionnelles – mais trouve sa propre voix.
La partition de Stravinsky, transcrite pour orgue, perd ses notes stridentes du violon, mais gagne une sourde terreur insidieuse. Sous les doigts des organistes talentueux, elle demeure la bande-son d’un rituel païen, où un groupe, toujours aussi possédé, sacrifie une brebis. Les danseurs se libèrent et déploient une virtuosité époustouflante avec des mouvements de transes et des gestes d’une limpidité foudroyante. La folie est bien là… heureusement…
À lire également : Notre interview de Benjamin Millepied
Cette dernière partie sauve une soirée assez foutraque, où l’orgue majestueux de la Philharmonie cherchait désespérément ses danseurs. Un spectacle qui laissera le souvenir du talent des organistes et d’un Sacre inspiré, et un peu moins des errements du reste de la soirée…

