CINÉ-CONCERT – La Philharmonie de Paris a présenté dans le cadre de ses Ciné-concerts deux des tout premiers films muets de Lubitsch (Quand j’étais mort de 1916 et La Princesse aux huitres de 1919) sur des compositions originales d’Oren Boneh (Als ich tot war) et de Martin Matalon (Foxtrot delirium)
*Par Philippe Scagni (ouvreuse de cinéma dans une vie antérieure, vers 1919)
Deux places pour le kinorama s’il vous plait !
Les ciné-concerts, ce concept qui date de l’invention du 7e art et de la diffusion des films muets des Frères Lumière et de tous leurs successeurs, partaient d’un constat simple : pour “habiller” les images, on confiait la “bande-son” à des musiciens qui improvisaient en direct, soit au piano, soit par des petits orchestres, voire au violon ou à l’accordéon, faisant ainsi le bonheur de nos arrières-grands parents qui découvraient les films muets dans d’immenses théâtres.
Petit à petit, le genre devint très codifié, la musique plus écrite et de nombreux compositeurs classiques s’essayèrent au genre avec succès, comme Léon Moreau, Franz Lehár, Pietro Mascagni ou encore Serguei Prokofiev….
N’oubliez pas l’ouvreuse !
Le genre, tombé en désuétude à l’apparition du cinéma parlant, connait dans les années 2000 un regain d’activité (et de succès public) lors des rétrospectives de grands cinéastes du muet (comme Chaplin ou Abel gance), lors d’évènements dédiés, festivals et autres….
La Philarmonie de Paris en propose elle-même régulièrement (Dracula de Tod Browning sur une musique de Philip Glass, ou encore Metropolis de Fritz Lang sur une musique de Matalon, pour ne citer que quelques exemples des dernières saisons) avec un succès jamais démenti.
Il vous reste des places au premier balcon ?
C’est l’Ensemble intercontemporain qui s’installe avant le lever de rideau sous l’écran, en formation restreinte (flûte, clarinette, trompette, trombone, violon, violoncelle, percussions).
L’électronique est gérée de son côté par Dionysios Papanikolaou et par l’Ircam.
Ne posez pas les pieds sur la rambarde s’il vous plaît !
Als ich tot war raconte la journée décousue et burlesque d’un bourgeois interprété par Lubitsch lui-même, tyrannisé par sa belle-mère qui ne lui pardonne pas d’avoir délaissé le domicile conjugal pour aller jouer aux échecs dans son club, et qui l’enferme hors de chez lui.
Il feint un suicide assorti d’une lettre d’adieu, afin de réintégrer le logis déguisé en domestique pour reconquérir son épouse et se débarrasser de son ogresse de belle-mère qui tentera de séduire le faux majordome qu’elle trouve très à son goût.
Chuuut ! Ça commence !
Oren Boneh, compositeur israëlo-américain, se coule avec délice dans le rythme effréné de cette folle journée, tissant une composition minimaliste et expressive faite d’a-coups, de freinages brusques, de distorsions et d’arêtes épineuses, en utilisant à foison le rack de synthèse de l’Ircam.
Les solistes virtuoses de l’ensemble, rompus à ces numéros d’équilibristes, démultiplient les volets sonores qui se superposent dans des enchainements audacieux, faisant crisser les cordes et suinter la clarinette et la flûte, couiner la trompette dans des glissandi comiques et des accelerandos sauvages ou dans des jeux de questions-réponses explosifs qui donnent au moyen-métrage des allures de cavalcade grimaçante et délurée.
Sur l’écran se déploie une magnifique palette de chromatismes de la pellicule restaurée qui passe des gris-bleus glacés aux sépias orangés réconfortants.
Demandez le programme !
Après un entracte fort à propos pour calmer le jeu après cette épopée conjugale condensée et farfelue, il faut rattacher sa ceinture pour le long-métrage délirant qui va suivre.
La Princesse aux huitres est une sorte de vaudeville en trompe-l’oeil, où la fille unique (capricieuse et hystérique comme il se doit) d’un millionnaire qui a fait fortune dans les bourriches d’huitres veut coûte que coûte épouser un mari pourvu de sang bleu.
Son papounet chéri va lui en trouver un par l’intermédiaire d’un entremetteur qui déniche un prince désargenté. Le prince, trop timide, envoie son valet le représenter pour les présentations officielles. La jeune fille empressée épouse le valet sur le champ, et dépitée par son manque d’élégance et d’à-propos lors de la fête de mariage, finira par tomber amoureuse du prince qu’elle pensait avoir épousé la veille. Tout est bien qui finit bien.
Ne tirez pas sur le pianiste !
Martin Matalon, compositeur argentin, déjà fort d’une expérience conséquente des cinés-concerts (ayant composé des musiques pour des films de Buñuel ou de Fritz Lang), et qui dirige pour l’occasion l’Ensemble intercontemporain pour la totalité de la soirée, décrit avec enthousiasme son rapport au film de Lubitsch dans le programme :
“La Princesse aux huitres m’a interpellé pour plusieurs raisons. En premier lieu parce qu’il est extrêmement musical, dans le sens où tout est rythme. Les idées, les situations s’enchainent avec rapidité, tout semble en apesanteur, progressant avec esprit et légèreté. Cette légèreté caractéristique de Lubitsch a un effet libérateur au niveau de l’écriture musicale (…) Dans ce film, tout circule, tout est très mobile et d’une extrême rapidité. La musique peut alors se couler sur ce rythme trépidant et rendre l’humour à travers de vifs échanges entre instruments et images, ce qui crée des situations truculentes”.
Esquimaux, chocolats glacés, friandises…
Et en effet la composition de 58 minutes de Matalon est effervescente et virevoltante. Rajoutant à l’effectif initial un basson, un cor, un piano et une harpe, la partition dédiée à Philippe Nahon et à Ars Nova suit fidèlement le rythme des scènes :
Ce fameux rythme, parfois alangui, comme pour dépeindre la sieste ronflante du magnat de l’ostréiculture, parfois ébouriffante pour illustrer les glissades de l’entremetteur qui vogue sur son immense échelle en cherchant les fichiers de ses clients, est restitué à merveille par l’ensemble intercontemporain qui s’en donne à coeur joie pour maximiser les effets cocasses et abondants de la partition du compositeur argentin.
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Beaucoup plus étoffée instrumentalement que celle de Boneh, sa structure pourrait cependant se résumer à un immense crescendo sous-jacent conduisant par maints détours comiques vers le climax du film, un Foxtrot initié dans la salle du banquet de mariage et qui progressivement se répand comme un virus à tous les étages de la propriété fastueuse du millionnaire : dans les escaliers de l’entrée, les escaliers de service, les couloirs annexes, les cuisines. La ville entière semble un instant contaminée et en train de danser ce Foxtrot débridé que les deux percussionnistes, Gilles Durot et Aurélien Gignoux, martèlent avec une précision méticuleuse, tenus par la direction ferme et ludique du compositeur lui-même ! À cette fièvre contagieuse, tous les instrumentistes se joignent en un mouvement collectif saccadé et mémorable qui durera jusqu’à la scène finale.
Par ici la sortie, Messieurs Dames !
Le public, sur le mot Fin, applaudit chaleureusement les valeureux solistes de l’Ensemble intercontemporain, ainsi que Martin Matalon pour sa direction vivifiante et pour la générosité et la vigueur qu’il a communiquées à l’auditoire grâce à cette partition éminemment cinématographique !

