LIVRE – La correspondance entre Pierre Boulez et Pierre Souvtchinsky co-éditée par les éditions Contrechamps et la Philharmonie de Paris sous le nom de « Cher Pierre » éclaire le parcours fougueux du compositeur du Marteau sans maître au contact de la hauteur de vue de son premier mentor, un penseur russe encore trop méconnu.
Dans le coin gauche : Boulez, jeune challenger
Jeune compositeur radical au talent précoce, Pierre Boulez fait ses débuts dans la création musicale dans un monde en ruine, juste après les cataclysmes de la seconde guerre mondiale. La faillite morale et spirituelle d’une Europe exsangue le pousse avec quelques membres de sa génération à vouloir réinventer les codes musicaux en faisant table rase d’un passé qui ne passe pas. C’est à ce moment, en 1946, à vingt et un ans, qu’il rencontre le mystérieux et fascinant Pierre Souvtchinsky qui va l’aider à se trouver et à se lancer dans la vie musicale.

Dans le coin droit : Souvtchinsky, mécène en cavale
Alors âgé d’une cinquantaine d’années, ce prince russe en exil est un mécène, penseur et philosophe, un homme de l’ombre qui a déjà une vie bien remplie. Né à Saint-Pétersbourg en 1892, issu d’une famille aristocratique aisée, Souvtchinsky se forma musicalement auprès du pianiste et grand pédagogue Félix Blumenfeld qui l’introduisit auprès de Meyerhold et Diaghilev dans la sphère de leur revue Le Monde de l’art. Il lance en 1915 la revue musicale Le Contemporain musical, puis Melos en 1917 avec Boris Assafiev. Contraint de quitter la Russie lors de la Révolution d’Octobre 1917, Souvtchinski s’installe d’abord à Kiev puis à Sofia où il publie Les Douze, le grand poème prophétique d’Alexandre Blok.
Après un passage à Berlin, il s’installe à Paris en 1923 où il participe avec le linguiste Troubetskoï et la poète Marina Tsvetaieva à l’Eurasisme, mouvement alternatif au communisme pour unir les peuples d’Asie et de Russie. Puis, délaissant les combats pour l’avenir de la Russie, Souvtchinsky s’investit exclusivement dans le monde de la musique, de l’art et de la littérature. En 1935, il aide Artaud à monter Les Cenci d’après Shelley. En 1939, il participe à l’écriture de la Poétique musicale de Stravinsky dont il est le principal interlocuteur et l’ami le plus proche. Il le restera jusqu’à la mort du compositeur du Sacre du printemps qui pouvait aller à Paris juste pour le voir et lui parler jours et nuits.
Souvtchinsky compte les sous, Boulez distribue les coups

Entre le jeune et impétueux Boulez et un Souvtchinsky en quête de dépassement artistique, le courant passe tout de suite, tous deux cherchant des formes nouvelles d’expression, l’un pour renouveler le langage musical, l’autre pour rendre compte de mutations métaphysiques. Cette correspondance permet aussi de voir au quotidien comment le futur compositeur de Répons réussit avec l’aide de son mentor au puissant réseau culturel et à l’armature intellectuelle solide à créer le Domaine musical, série de concerts voués à la création musicale dont Souvtchinsky trouve le nom et le financement par l’entremise de la riche mécène Suzanne Tézenas.
Boulez va vite, a des formules mordantes et incisives, même sur ses amis compositeurs en devenir. « Pensez qu’un Nono – qui vraiment entre vous et moi ne sait pas écrire deux notes l’une à côté de l’autre, ne sait pas ce qu’est un instrument, qui n’entend pas – donne des cours de composition. » Il veut toujours avancer quitte à passer à l’abordage sans ambages face à ceux qui lui résistent. Plus mesuré, Souvtchinsky tente d’aplanir les discordes, notamment entre Boulez et Stravinsky, écartelé entre l’amitié sacrée qu’il entretient avec son alter-ego russe et l’admiration qu’il porte à la vitalité de son jeune cadet français.
Souvtchinsky réplique : Debussy et Mallarmé au tapis
Deux visions de la musique et de la littérature se confrontent ainsi constamment. Souvtchinsky critique Mallarmé qui « n’est pas un mythe vivant pour notre époque ». Commençant des fragments work in progress qui formeront Pli selon Pli d’après le poète de la rue de Rome, Boulez réplique : « c’est bien au contraire le seul poète contemporain à avoir créé un mythe avec Igitur et le Coup de dés. » On gouttera particulièrement les trop rares envolées de Souvtchinsky, notamment sur les facultés de Wagner, à partir de légendes moyenâgeuses, à réussir « une transposition dans l’abstrait de toutes ses sensations musicales et psychiques. Ce don d’abstraction manquait totalement à Debussy ; l’érotisme fané et morbide de Pelléas reste toujours dans un concret gênant ».
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C’est toute la création musicale des années 1950 à la fin des années 1960 qui se trouve ainsi éclairée de l’intérieur à travers ces échanges ciselés entre deux interlocuteurs aux propos acérés, auxquels s’ajoutent des lettres tranchantes de Stravinsky sur certains des sujets qu’ils évoquent, ainsi que des documents en annexe dont un entretien passionnant de Boulez avec Jacques Rivette et François Weyergans.
Pourquoi on aime ?
- Parce qu’on découvre un personnage méconnu du XXème siècle, Souvtchinsky, qui influença Pasternak, Artaud, Stravinsky
- Parce qu’on en apprend sur les débuts de Pierre Boulez
- Parce qu’il nous immerge dans la vie musicale des années 1950 et 1960
C’est pour qui ?
- Pour ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique
- Pour ceux qui aiment l’humour cinglant, l’ironie et les sarcasmes ravageurs
- Pour ceux qui aiment la littérature et les avant-gardes artistiques

