CONCERT – À Aix-en-Provence, Renaud Capuçon s’entoure d’un trio de proches et jeunes solistes : Guillaume Bellom, Julia Hagen et Paul Zientara, autour de trois quatuors avec piano au romantisme tardif et à la modernité naissante.
Le premier geste artistique est celui de la programmation, qui avec des œuvres de Mahler, Fauré et Strauss, veut montrer comment cette formation violon-violoncelle-alto-piano relativement rare fait de chaque instrumentiste un soliste-partenaire, un virtuose-équipier, mêlant, comme les points cardinaux, attirance irrépressible et singularité souveraine. Jeux de formes, de textures, de timbres et d’expressions émotionnelles explorent leurs limites, entre la tradition de Schubert, Brahms ou Mendelssohn et l’innovation de l’impressionnisme français et de l’expressionnisme germanique : Mahler inachevé, Fauré élégant Richard Strauss virtuose. De quoi écouter la manière dont chaque instrument contribue à l’ensemble, s’en autonomise, s’apparie, dialogue dans l’écoute réciproque, l’élan commun, l’engagement mutuel et l’énergie partagée. Une rose des vents dont les cordes dessinent une géométrie orientée dans les quatre directions de l’espace acoustique.
Nord-Sud : piano et violon ne perdent par le nord

L’alliance du piano et du violon forme un duo de rigueur et de structure où chaleur et émotion se complémentent : l’union des contraires. C’est comme si le deuxième violon du quatuor s’était métamorphosé en piano. Le violon est celui de Renaud Capuçon, en guide souterrain. Le piano est celui de Guillaume Bellom, dont le toucher anime les cordes tendues et fichées dans le cadre métallique, tout en le faisant oublier. Le son est à la fois feutré et lumineux, distribué selon un tempo régulier, inexorable, comme la marche de l’Empereur dans le grand nord. Mahler s’ouvre sur un tapis dramatique à la fois moelleux et incisif. Le son est très propre, précis, et pourtant perméable aux atmosphères intérieures de l’ensemble. Le violon scintille ou verse des larmes d’argent, ardent et rigoureux.
Dans Fauré, le piano est océanique : de grandes vagues gonflant et dégonflant la grande voile du son, dont l’écume éclabousse la mélodie. Il entretient un mouvement perpétuel farouche, et transmet son énergie au violon, qui le lui rend bien. Comme une planète, le quatuor instrumental semble tourner sur son axe vertical. Lumière et ombre se déploient en même temps dans Strauss, dans l’étirement comme dans la furtivité. Les éléments dansent comme des particules alors que les trames sont conduites jusqu’à l’extrémité de la ligne.

Est-Ouest : alto et violoncelle évitent d’être à l’ouest
Le deuxième axe est celui de la profondeur, d’intérieur en extérieur, d’Est en Ouest, accompagnant la course du soleil. L’introspection traverse l’ensemble du concert, mais elle s’impose avec force dans les moments de recueillement et de suspension qui parsèment les œuvres avant de reprendre leur souffle agile, fougueux et virtuose. L’alto de Paul Zientara, tenu presque à la perpendiculaire, insère sa sonorité doucement implorante. La violoncelliste Julia Hagen le rejoint à l’aigu pour mieux entrer en dialogue avec lui, d’un phrasé à l’autre. Dans Fauré, elle semble creuser un tunnel avec lui pour y faire pénétrer le son, avec détermination et générosité, tandis que dans Strauss, ils expriment une tendresse nostalgique. L’un et l’autre, en écho à l’autre axe, différencient leurs vibratos dans une nuance commune.

À eux quatre, les instrumentistes sont les pétales d’une rose des vents. Leurs gestes montrent que c’est le propre de la musique de chambre d’ouvrir un espace de vie commun. Tous osent des pianissimo risqués, tous font le choix de la couleur plus que de la forme, tous sont les chevaux équivalent d’un même moteur. Une éthique de vie, selon des valeurs toutes musiciennes.
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Le final du concert laisse une impression d’immensité : un horizon s’ouvre, point de fuite vers l’infini que le public salue en communion puissante.
Demandez le programme !
- G. Mahler – Quatuor avec piano en la mineur
- G. Fauré – Quatuor pour piano et cordes et cordes n°2
- R. Strauss – Quatuor pour piano et cordes

