OPÉRA – L’Opéra de Saint-Étienne, dans le cadre d’une nouvelle production maison qui le voit notamment signer la création des décors et costumes, propose une soirée lyrique où il n’y aurait pas un, mais deux opéras qui s’enchaînent. Vraiment ?
Franchement, ces lunettes, pas terrible. L’affiche du spectacle a l’air tout à fait normale, le programme itou, et voici donc, à peine assis, que le spectateur novice en matière lyrique apprend que sa soirée serait en fait composée…de deux opéras ! Aurait-il des problèmes de vue ? Car l’affaire a de quoi intriguer, non ?
Opéra 2 en 1
D’un côté, donc, il y aurait Cavalleria rusticana, une œuvre de Pietro Mascagni où il est question, sur fond de Sicile sentant bon le soleil et les oliviers, d’amours contrariés, de sentiments tourmentés et d’honneur à laver (fut-ce au prix du sang). De l’autre, Pagliacci de Leoncavallo, qui met le cap sur la Calabre, avec de mêmes prétextes à tournure dramatique : un mari jaloux et une femme volage, un clown qui se force à aller bien quand son cœur est brisé, et un règlement de comptes lors d’une représentation de cirque qui n’est en plus une (car enfin, « la commedia è finita ! »). Deux opéras d’une intensité absolue, symboles éminents de l’esthétique vériste de la fin XIXème, et qui seraient donc joués là, sur scène, en une seule et même soirée ? Il paraît que c’est la coutume, avec ces deux œuvres. Alors, soit.
Combiné lyrique
Mais en assistant au spectacle, il y a de quoi à nouveau essuyer les verres de ses lunettes. Et pour cause : le décor est le même d’un opéra à l’autre ! L’ambiance et l’atmosphère lumineuse ne changent pas, ni même les styles vestimentaires, inspirés du cinéma des années 1970, façon Borsalino ou Le Parrain, les nœuds pap’ en moins. N’y a-t-il donc pas vraiment, alors, un seul et même opéra ? Si…et non.

Si, tant la mise en scène de Nicolas Berloffa (qui signe aussi les costumes) est d’une ingéniosité telle qu’un genre de hangar désaffecté aux carreaux cassés permet à la fois de figurer un village sicilien et un dessous de chapiteau avec piste surélevée et places assises façon carré VIP.
Et non, car il y a bien des nuances malgré tout. Ainsi, dans Cavalleria, de ce lit qui permet de poser la chambre de Santuzza, d’où la jeune paysanne enceinte voit, à la manière d’un mauvais cauchemar, se nouer le fil d’une intrigue amoureuse dont elle serait à la fois la spectatrice et la victime. Et ainsi, dans Pagliacci, de ce ring (avec de vrais boxeurs !) qui vient tenir lieu de piste de cirque, manière de dire que les clowns doivent aussi livrer un combat intérieur pour cacher tourments et colère derrière leur maquillage grossier. Deux salles et deux ambiances, donc, qui toutes deux bénéficient des lumières de Valerio Tiberi, absolument épatantes dans leur manière de décrire le jour autant que le crépuscule, dessinant en fond de scène des ténèbres aveuglantes et leurs halos blanchâtres.

Voix doubles
Mais, à peine le spectateur novice commence-t-il donc à se convaincre qu’il y a bel et bien deux œuvres distinctes…que voici le doute ressurgir. Car il a beau passer un coup de chiffonnette sur ses verres progressifs, la chose est limpide : dans un opéra comme dans l’autre, voici que se présentent…les mêmes chanteurs. Un ténor d’abord, Tadeusz Szlenkier, venu prendre avec un pareil investissement dramatique les traits de Turiddu puis de Canio, deux hommes consumés par leur propre jalousie et par une violence qui finit par ne plus être intérieure. Deux rôles distincts, mais une pareille voix puissante et affirmée, saillante de projection, qui sait autant dire la colère que chanter l’amour et le chagrin funeste. Le grand air de ce Pagliacci plus vrai que nature, « Vesti la giubba », est assurément l’un des climax de cette soirée où un autre chanteur se dédouble : Valdis Jansons. En mari trompé (Alfio) ou en clown bien trop claudicant pour être vraiment séduisant (Tonio), la voix est d’une robustesse infaillible et d’une amplitude certaine, un sens du théâtre affirmé ne gâchant rien à l’affaire.
Mais oui, ce sont les mêmes chanteurs !
Et le reste du casting alors, lui aussi, il se dédouble ? Les lunettes sont formelles : non. La soirée est déjà assez confusante comme ça, hein. Mais s’ils n’apparaissent que dans l’une ou l’autre des œuvres, des artistes n’en sortent pas moins du lot.
- Ainsi de Julie Robard-Gendre qui, de sa chaude voix de mezzo, pose une Santuzza tout en douleur et éploration,
- ou d’Alexandra Marcellier, Butterly remarquée en ces mêmes lieux il y a trois ans, et qui prend ici avec une égale conviction les traits d’une Nedda d’abord frivole et légère, puis bientôt bien plus grave car sentant la colère conjugale arriver. Une évolution dont la voix, aux traits d’abord fleuris, puis finalement larmoyants et déchirants, épouse parfaitement les traits.
- Dans Cavallerria, la Lola à la voix charnue de Marion Vergez-Pascal, mais aussi la Mamma Lucia à la réelle autorité vocale de Doris Lamprecht, se font aussi remarquer.
- Tout comme, dans Pagliacci, ce Silvio auquel Matteo Loi prête sa solide voix de baryton, ou ce Beppe porté par le ténor propre et tranchant de Marc Larcher.

En clair ; il y a des chanteurs qui jouent sur les deux tableaux, et d’autres qui n’apparaissent que dans un seul opéra, dans cette soirée marquée par quelques chorégraphies façon claquettes signées Luigia Frattaroli. Et l’orchestre et le chœur, alors, quel choix font-ils ? Celui..de ne pas choisir. Ou celui, en tout cas, de ne pas se poser de questions superflues. Qu’importe le nom de l’opéra, son compositeur, son cadre, il s’agit ici de décrire des passions volcaniques, des colères froides, des vengeances implacables. Alors, sous la baguette de Christopher Franklin, l’ensemble des pupitres lâchent les chevaux d’entrée, les cuivres bien sûr, rutilants, mais surtout les cordes, puissantes et lyriques au possible, à en faire frissonner les pierres. Une intensité qui jamais ne faiblit d’un bout à l’autre de l’opér…pardon, des opéras, quitte à sacrifier quelques instants plus suspendus qui auraient pu appeler des nuances plus retenues mais où, finalement, l’orage n’est jamais loin. Quant au chœurs d’adultes et enfants, préparés par Laurent Touche et Jean-Baptiste Bertrand, ils sont impeccable de justesse, de précision dans leurs interventions, et de fusion sonore.
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De ce spectacle Made in Saint-Étienne, dédié à l’ancien directeur de la maison Jean-Louis Pichon (pour en savoir plus, direction Ôlyrix), le spectateur ne peut donc ressortir qu’avec le sentiment d’avoir vu certes deux opéras, mais une seule et même soirée lyrique placée sous le signe de la puissance et de la poésie de la musique. En clair, il a vu double, pour une double ration de plaisir. Et accessoirement, il peut garder ses lunettes.

