AccueilA la UneGuillaume Tell à Liège : lettre d’un fan à Rossini

Guillaume Tell à Liège : lettre d’un fan à Rossini

OPÉRA – L’Opéra de Wallonie-Liège présente le beaucoup trop rare Guillaume Tell de Rossini : l’occasion de dire au compositeur toute l’admiration que l’on porte à sa partition. 

Cher Monsieur Rossini, cher Gioachino, 

Je sors d’une représentation de votre tout dernier opéra, Guillaume Tell (mais quel mauvais esprit vous a donc inspiré l’idée de prendre votre retraite à seulement 37 ans !), à l’Opéra Royal de Wallonie-Liège. Certes, cela peut paraître un peu long à certains (près de 4h, entracte compris). Moi j’ai trouvé que le temps est passé vite : entre l’ouverture dont tout le monde connait le thème, même sans savoir que vous en êtes l’auteur, et l’ensemble final célébrant la victoire helvétique au son mystique de la harpe, aucune note n’est à retirer et aucun vers ne paraît faible. Chaque ensemble souligne la puissance de votre écriture. Chaque duo donne des frissons. Chaque air ferait couler des larmes à une pierre. Les tubes s’enchaînent sans la moindre baisse de tension dramatique : malgré sa durée, c’est une œuvre absolument populaire. 

Guillaume Tell par Jean-Louis Grinda (© J. Berger / ORW)
Musique visuelle

D’ailleurs, le metteur en scène Jean-Louis Grinda est d’accord avec moi : sa note d’intention revient à dire que son seul travail sur cette production est de vous laisser la parole. Cela se voit certes un peu, du coup. Il ne se passe pas grand-chose dans le décor austère d’Éric Chevalier. Les très beaux costumes de Françoise Raybaud attirent l’œil, mais l’ensemble manque parfois de puissance expressive. On remerciera tout de même l’équipe créative d’avoir conservé des danseurs (ingrédient essentiel d’un Grand Opéra, tout de même !). Les chorégraphies d’Eugénie Andrin paraissent certes peu inspirées au premier acte, mais celles de l’acte III, qui confronte des bourreaux à leurs victimes, sont pour le coup très éloquentes. Et que dire de ces quelques pas d’enfants, si rafraichissants et émouvants ? Finalement, peut-être que Jean-Louis Grinda a raison, de toute façon : votre musique se suffit et peu importe dans quel enrobage on la présente au public. D’ailleurs, peu de musiques sont aussi visuelles que votre célébrissime ouverture. 

Guillaume Tell par Jean-Louis Grinda (© J. Berger / ORW)
Cast idéal

Devant un tel sommet musical (on est dans les Alpes suisses, tout de même !), la vraie question est la suivante : pourquoi votre chef-d’œuvre est-il si peu donné ? La réponse nous est livrée par le Directeur de l’Opéra de Liège lui-même, dans sa récente interview à nos amis d’Ôlyrix : il n’a pu la programmer que parce qu’il avait les chanteurs pour le faire. De fait, vous vous êtes montré exigeant envers vos interprètes (mais vous n’êtes certes pas le seul et tous les Grands Opéras posent ce problème aux programmateurs). Au point qu’aucun chanteur français ne ressort vraiment comme spécialiste de ce répertoire. Un comble pour un opéra patriotique !

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Pour le coup, l’Opéra de Liège a fait fort en rassemblant, pour chacun des trois rôles principaux, leur interprète idéal du moment. Bien sûr, c’est Nicola Alaimo qui chante le rôle-titre. Sa voix sombre semble porter le fardeau de ses chaines, de la révolte et de sa charrue, tandis que son émission épouse le courage de Tell, sans nuire à un phrasé délicat traduisant la sensibilité du personnage.  

Ténor essentiel au répertoire français du XIXème, John Osborn interprète Arnold, d’une voix athlétique, dont les aigus semblent aisés, évidents, tant leur clarté est naturelle. Son chant est rendu expressif par sa souplesse, sa sensibilité et ses nuances, ainsi que sa capacité à varier les couleurs de sa voix. 

Et c’est Salome Jicia, votre plus dévouée servante, qui incarne Mathilde avec sa voix charmante et charnue. Elle garde son extrême dextérité sur l’ensemble de son large ambitus, mais, sans doute moins habituée à vos œuvres en français, elle avale certaines syllabes, ce qui ne permet pas une compréhension aisée de son texte. 

Oh ! Rassurez-vous, les seconds rôles sont soignés également :

  • Elena Galitskaya (Jemmy) s’appuie sur sa musicalité et sa voix pure comme les sentiments de son personnage. Sa voix porte, y compris dans les ensembles qu’elle participe ainsi à structurer. 
  • Emanuela Pascu (Hedwige) semble d’abord manquer de volume depuis le fond de scène, mais elle dévoile rapidement une voix chaude aux graves stupéfiants. 
  • Inho Jeong (Gessler) manque du volume qui lui permettrait de se montrer pleinement terrifiant, mais il a bien la profondeur et la noirceur vocale qui conviennent. 
  • Patrick Bolleire (Walter) apprécie son rôle qu’il a déjà chanté plusieurs fois. Il apporte au trio patriotique (caricaturé par Offenbach dans La Belle Hélène) sa voix profonde et tonique. 
  • Nico Darmanin (Ruodi) chante avec une voix légère au timbre corsé, dont les aigus restent vifs, qu’ils soient passés en voix mixte ou de poitrine. 
  • Ugo Rabec (Melchtal) dispose, tout comme son personnage, d’une voix qui porte. Lorsqu’il est fait prisonnier, il semble rester plus concentré sur son chant, extrêmement nuancé, que sur le sort qui l’attend, et l’angoisse ne paraît nullement dans son timbre rocailleux. 
  • Krešimir Špicer (Rodolphe) affiche la cruauté de son personnage d’une voix tonnante et riche. 
  • Enfin, Tomislav Lavoie (Leuthold) dispose d’une voix de baryton clair, puissant, à la diction précise. 
Salome Jicia & Emanuela Pascu – Guillaume Tell par Jean-Louis Grinda (© J. Berger / ORW)
Une tempête dans un verre d’eau ?

J’avoue ne pas avoir compris tous les partis-pris du chef Stefano Montanari, qui dirige l’Orchestre de l’Opéra de Wallonie-Liège inspiré : son tempo est si rapide dans le finale de l’acte III qu’il met ses chanteurs en difficulté et semble expédier l’une de vos plus belles inspirations, mais manque à l’inverse de vivacité lorsque la tempête éclate, comme s’il accompagnait des images d’orage filmées au ralenti. Il offre tout de même de bien beaux moments, comme le duo Tell/Arnold à l’acte I, le duo d’amour de l’acte II ou la fameuse scène de l’arbalète à l’acte III. Le Chœur, que vous avez voulu très présent, manque un peu de panache et de cohésion rythmique, mais assure une présence nuancée dans tous les ensembles. 

À la fin, une petite fille passe à l’avant-scène, semant de nouvelles graines. Celles de la liberté, sans doute, afin que fleurisse la paix : voilà une belle image que l’on retiendra de cette mise en scène de Jean-Louis Grinda. Le public, en tout cas, a apprécié : il tape des mains, des pieds et se lève pour applaudir la distribution venue saluer devant le rideau. 

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