COMPTE RENDU – Quand une famille de musiciens joue des familles de musiciens, cela donne un concert où il y a bien des histoires à raconter : c’est ce que font Raphaël et Gabriel Pidoux accompagnés par la claveciniste Sibylle Roth sur la scène du Théâtre de la Ville, dans un concert de musique baroque où hautbois et violoncelle dialoguent.
Le Théâtre de la Ville, dans le cadre des concerts « Familles de musiciens », réunit sur scène Raphaël et Gabriel Pidoux (père et fils). L’occasion pour eux de montrer qu’ils n’aiment pas seulement la musique, mais aussi les histoires : les petites, la grande, et les drôles.
« C’est l’histoire d’un mec… »
Un programme sérieux de musique baroque peut-être, mais qu’on ne s’y trompe pas : aux côtés de Sibylle Roth la claveciniste et de Raphaël Pidoux le violoncelliste, on découvre Gabriel Pidoux moitié hautboïste, moitié stand-upper ; car loin de se « contenter » de jouer, le voici qui présente longuement les pièces du programme, à grands renforts d’éléments historiques, stylistiques, mais aussi – mais surtout ! – d’anecdotes personnelles. Et de la petite histoire familiale au sketch de one man il n’y a qu’un pas, que le hautboïste franchit gaiement par un art consommé de l’histoire drôle et de la dérision, qui ravit le public. Bien que ses acolytes paraissent en comparaison bien silencieux, cette formule de concert alliant musique, récit des œuvres et récit de soi, crée une atmosphère d’écoute assez formidable : car en brisant d’emblée le quatrième mur, les musiciens attirent à eux le public, intrigué par ce père et ce fils qui, réunis sur scène, explorent eux-mêmes des familles de compositeurs et de musiciens.
Petite histoire du hautbois, grande Histoire de la musique
Avec un programme de musique baroque réunissant Philidor, Bach et Vivaldi, les interprètes racontent surtout une histoire du hautbois, dans une époque qui a aimé profondément cet instrument et l’a vu naître. Ainsi la Première suite du Premier livre de pièces d’Anne Danican Philidor raconte-t-elle les débuts de l’instrument, qui trouve dans les diverses danses qui la composent de quoi faire entendre son lyrisme, sa virtuosité, mais aussi ses couleurs, tantôt nobles ou rustiques. Ces pièces sont particulièrement l’occasion pour Gabriel Pidoux de briller, là où Sibylle Roth et Raphaël Pidoux sont plus en retrait ; mais la Sonate pour hautbois et basse continue en do mineur de Vivaldi, qui clôt le concert, rétablit l’équilibre. Et si le hautboïste impressionne dans les mouvements rapides, on apprécie surtout les mouvements lents pour leur musicalité, leur conduite de phrase et leur lyrisme, servis par un son riche et dense.
Constellations familiales
Si Vivaldi, n’appartenant pas à une dynastie de musiciens célèbres, serait l’intrus du programme, la famille Bach possède quant à elle plus de compositeurs qu’il n’en faut : Jean-Sébastien (le père) est évidemment présent, avec la Fantaisie chromatique, véritable cascade de notes interprétée par Sibylle Roth. Vient ensuite Carl Philipp Emanuel (le fils), dont la Sonate pour hautbois et basse continue en sol mineur est sans doute le moment le plus riche du concert sur le plan expressif : car dès l’Adagio et ses effets de tension, qui semblent presque ne jamais se résoudre, les trois musiciens trouvent un son d’ensemble équilibré et fourni, plein d’un sens de la narration. Souvent discret dans son rôle de basse continue, Raphaël Pidoux se démarque dans la Sonate pour violoncelle et clavecin n°4, op.1 de Benedetto Marcello (le frère d’Alessandro), jouant magnifiquement du poids de l’archet pour donner à l’instrument des couleurs, mais aussi comme les inflexions d’une voix, souple ou tendue, sombre ou touchante.
À lire également : L’Happy Hour du hautbois… par le hautbois !
Si Raphaël Pidoux a laissé à son fils la parole et la place centrale dans ce concert, le violoncelle parle pour lui ; et loin d’être anecdotiques, ces généalogies et autres histoires de famille nous racontent qu’au fond, c’est moins la tradition que la transmission qui compte.

