OPÉRA – Le Festival de l’Opéra de Lyon a démarré, avec une Force du Destin de Verdi, premier temps fort d’une programmation 2025 « Se saisir de l’avenir », qui court jusqu’au 2 avril. Avec la mise en scène d’Ersan Mondtag, l’avenir est bien sombre…
« E bella la guerra ! » Dans le cri provocant poussé par Preziosilla se résume la vision de cette Force du Destin : la tentation de la guerre qui exalte, qui rend fou et fait basculer les individus les plus nobles dans une spirale de violence dont on ne se réveille que quand il est trop tard… « Viva la Guerra » est la deuxième formule qui fait pleuvoir l’argent magique dans la poche des profiteurs de guerre : marchands d’armes, détrousseurs, impérialistes, exploitants de misère qui cultivent la haine pour récolter ses fruits en espèce sonnante et terrifiante.

Débauche de moyens
Dans la scénographie d’Ersan Mondtag, les bâtiments les plus richement colorés sont soutenus par des piles de crânes, les puissants exploitent des « munitionnettes » dans une usine d’obus, et le marché d’un village en guerre voit de pauvres mendiants affamés s’ennivrer d’eux-mêmes dès lors qu’on leur met un fusil entre les mains. Ça vous rappelle quelque chose ? Oui, en mars 2025, cette production s’ancre dans une actualité brûlante, qui fait froid dans le dos. Ajoutez à ça le racisme subit par Don Alvaro, descendant d’Inca méprisé par le méchant colon espagnol et vous avez le miroir glaçant d’une époque plus occupée à se pointer du doigt qu’à s’ouvrir les bras. Voilà ce que suggère la scénographie d’Ersan Mondtag.

Idées chiches
Oui, vous avez bien lu, on a bien dit « scénographie ». Parce que mise en scène serait un bien grand mot pour ce spectacle : la direction d’acteur est aux abonnés absents, livrant les solistes à leur imagination pour restituer le drame. Des pistes sont proposées pour enrichir le propos, pour faire foisonner la matière du livret, pour colorer le manichéisme ébauché, mais rien n’est creusé. Les quelques bonnes idées se heurtent, soit à l’impréparation, soit au refus de la prise de risque.
Exemple : sur la tombée de rideau, faire mettre Alvaro en joug par une foule enivrée de violence est une bonne idée ! Mais, si Ersan Mondtag, icône moderne et disruptive de la scène berlinoise voulait vraiment marquer, pourquoi ne pas les faire tirer ? En n’autorisant la survie et le salut à aucun de ses personnages principaux, le spectacle offrirait alors un vrai propos : personne ne peut échapper aux rouages fatals de la violence. On ne peut pas s’enlever de la tête la légère intuition que le travail de mise en scène, riche en décors mais pauvre en idées a passé plus de temps à inventer ses astuces scénographiques qu’à travailler la matière humaine du drame.

Les solistes sauvent la mise
Parce que oui, dans la trame guerrière de La Force du Destin, les individus sont broyés, emportés dans la spirale infernale de la vengeance. Le jeune prince déchu Alvaro, interprété par un Ricardo Massi aux aigus triomphants, parfaitement verdien comme son compatriote Daniele Rustioni à la tête de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon, est pourchassé par le frère de Leonora, héritière de la richesse espagnole, incarnée par Hulkar Sabirova. Égale en voix comme en émotion, la soprano ouzbèque endosse un rôle sacrificiel : son père et son frère sont tués par son amant. Prise au milieu de cette lutte toute masculine pour l’honneur, elle prend une balle perdue, s’effondre, mais pardonne dans un dernier souffle. Why not…

En frère obsédé par la vengeance, Ariunbaatar Ganbaatar est LA sensation vocale de la soirée. Son baryton tellement riche de couleurs, équilibre parfait de puissance et de souplesse, envahit la salle. C’est une voix d’un calibre hors-norme, une future référence qu’il va falloir sérieusement songer à enregistrer dans tous les rôles verdiens, pour garder une trace et pouvoir le ré-écouter encore et encore. Quelle claque…
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Conclusion
Alors qu’une mise en scène de La Force du Destin, en 2025, aurait tellement d’impact si elle était conduite avec l’engagement que notre époque mérite, c’est une impression désagréable de légèreté qui plane ici. Dernier exemple : la distribution de bananes du dernier Acte n’a tellement rien à faire là qu’on se demande si elle n’est pas rien d’autre qu’une private joke scabreuse… Preuve de plus que la mise en scène d’opéra n’est pas qu’une affaire de provoc vs réac : c’est d’abord une affaire de force de conviction. Une force qui, cette fois, n’était pas avec Ersan Mondtag…


