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La mystique intime d’Arvo Pärt à BOZAR

CONCERT – À l’occasion de la  20ème édition du Klarafestival – WE ARE NOW – Bozar célèbre l’instantanéité et l’ancrage au présent de la musique d’Arvo Pärt autour de morceaux choisis, sur le thème de l’exil. 

Placé sous le parrainage de la violoniste et compositrice moldave Patricia Kopatchinskaja, le festival KLARA 2025 met en lumière une programmation audacieuse. Ce samedi soir, pour le concert Arvo Pärt 90, le chef d’orchestre Matthew Halls, aux côtés du Belgian National Orchestra (oui leur nom s’écrit en anglais depuis 2017), propose une interprétation recueillie d’un programme dédié aux 90 ans du compositeur estonien. Sur la scène de la Salle Henry Le Bœuf, l’ensemble s’installe dans une atmosphère recueillie et austère autour des morceaux choisis : Spiegel Im Spiegel, Ludus, la Symphonie No.3, Fratres, Estländer ou le Cantus in Memory of Benjmin Britten.

Dans une mise en scène épurée, des stalactites lumineuses percent la pénombre de la salle, où les tuyaux de l’orgue se dressent en toile de fond. Matthew Halls, qui dirige cette soirée, a dédié ce concert à la mémoire de la compositrice soviétique puis russe Sofia Gubaidulina, disparue il y a quelques jours à l’âge de 93 ans, ajoutant une note de recueillement à cette célébration.

Deuxième compositeur contemporain le plus joué au monde selon nos confrères de Bachtrack (derrière John Williams, mais devant Philip Glass et Caroline Shaw), Arvo Pärt semble incontournable, ses œuvres étant profondément ancrées dans notre monde moderne. Beaucoup d’entre nous découvrent ses morceaux lors de déplacements, de balades propices au recueillement pour échapper au chaos urbain, de moments d’intimité à la maison, ou encore à travers des musiques de film. Nous connaissons Arvo Pärt, certes, mais il apparaît essentiel de s’offrir des instants d’écoute en live pour ressentir pleinement le pouvoir de ses compositions. Du déploiement acoustique à l’immersion corporelle, assis dans l’obscurité, écouter Arvo Pärt procure une sensation indicible, une purification de l’âme et une reconnexion méditative au présent, apaisante et réconciliatrice.

À lire également : Avec Arvo Pärt, Renaud Capuçon fait l’expérience du silence

Concentré, l’auditoire ferme les yeux, tourné vers les lignes essentielles. Les images se bousculent, évocations des films glanés, de voyages et d’images que chacun garde pour soi. Le Belgian National Orchestra témoigne d’une grande finesse et d’une souplesse remarquable sous la direction de Matthew Halls, ample et radical. Violon à l’honneur pour Spiegel im Spiegel, Lorenzo Gatto tient les lignes en élévation avec hauteur avant de se révéler en puissance cyclique pour Fratres, accompagné par le premier violon de l’orchestre. Le rythme est soutenu pour ce concert qui parle de musique, mais aussi de silence. Pas d’applaudissement entre les morceaux, chacun se réservant pour le grand final et une standing ovation. 

Annexes

Arvo Pärt et le cinéma : quelques références

Paolo Sorrentino, La Grande Bellezza (2013) — My Heart’s in the Highlands   

On nommera évidemment le film de Werner Herzog, très juste dans son rapport à l’image de l’errance et l’exil avec son film Nosferatu: Phantom der Nacht (1979). On y voit alors le personnage Jonathan Harker face aux montagnes des Carpates, se dirigeant vers la demeure de Nosferatu qui causera sa perte, accompagné par Ludus, de l’album culte Tabula Rasa. 

Werner Herzog – Nosferatu, Phantom der Nacht (1979) — Ludus, Tabula Rasa  

Gus van Sant – Gerry (2002) – Spiegel im Spiegel

https://www.youtube.com/watch?v=oz_k0E-qmm8&t=5s

Le Késako – Arvo Pärt, Itinéraire d’un Exilé : 

Issue des traditions orales des peuples finno-ougriens, la musique traditionnelle estonienne, intimement liée aux rituels, aux travaux agricoles et aux récits mythologiques, se transmet de génération en génération par apprentissage direct, sans écriture musicale. Située au carrefour des influences scandinaves, germaniques et russes, l’Estonie voit cette musique évoluer sous l’impact des occupations successives et de la christianisation, et ce dès le XIIIe siècle. Né le 11 septembre 1935 à Paide, Arvo Pärt s’imprègne de cet héritage. Formé au Conservatoire de Tallinn sous la direction de Heino Eller (1957-1963), il s’impose dans les années 1960 comme un pionnier de l’avant-garde soviétique avec des œuvres aux techniques modernes et une tension spirituelle naissante.

En 1968, son Credo marque un tournant : cette œuvre, qui fait dialoguer clusters, dissonances et citations de Bach, exprime ouvertement sa foi chrétienne, provoquant un scandale sous le régime soviétique. La censure qui s’ensuit pousse Pärt à se retirer dans une crise créative (1968-1976), période durant laquelle il se tourne radicalement vers la musique ancienne – chant grégorien, polyphonie de la Renaissance – pour nourrir sa quête spirituelle. 

En 1972, il rejoint l’Église orthodoxe, un engagement qui façonne son style à venir. C’est en 1976 qu’émerge le tintinnabuli, un langage musical unique inauguré avec Für Alina, où mélodie et accords égrenés s’unissent dans une polyphonie épurée, portée par le silence et une spiritualité profonde. 

Parallèlement, Pärt s’engage dès les années 1950 dans le cinéma, un domaine qui lui offre une liberté d’expression sous la censure soviétique. D’abord ingénieur du son à la Radio et Télévision estonienne (1957), il compose ensuite pour des fictions radiophoniques, des animations pour enfants et des films, signant près d’une cinquantaine de bandes originales et de films à grand budgets internationaux. 

En 1980, les tensions avec les autorités soviétiques, exacerbées par l’aspect religieux de sa musique, contraignent Pärt à émigrer. Il s’installe d’abord à Vienne, puis à Berlin en 1981, où il entame une collaboration fructueuse avec Manfred Eicher d’ECM Records, qui sort Tabula rasa en 1984, faisant découvrir sa musique au monde. 

Le parcours d’Arvo Pärt se poursuit avec un retour en Estonie en 2010, où il s’installe avec sa femme Nora entre Tallinn et le petit village de Laulasmaa. En 2018, année du centenaire de l’indépendance de l’Estonie, le pays inaugure le Centre Arvo Pärt, un espace dessiné par l’architecte Nieto Sobejano, dédié à la préservation des archives du compositeur, aux résidences artistiques et doté d’une salle de concert dont l’acoustique est adaptée à la musique de chambre.  

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