AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueTraviata à Strasbourg : accro au drame

Traviata à Strasbourg : accro au drame

OPÉRA – Si vous croyiez que l’opéra de Verdi dérivé de La Dame aux camélias de Dumas fils se déroulait dans les salons de la bonne société parisienne, vous ne serez pas déçus du voyage. La mise en scène d’Amélie Niermeyer, déjà donnée à Dijon en février dernier, transpose l’action de La Traviata dans une vieille usine désaffectée transformée en club techno berlinois. Ce lieu est le théâtre d’une société désinhibée et festive, qui fait de Violetta Valéry une jeune escort-girl de notre temps.

Le Regietheater de ces dernières années nous avait habitué aux transpositions trash en tout genre, mais là il faut bien reconnaître que le parti pris de l’équipe de production, pour une fois, fait mouche.

Mise en scène : la rançon de l’audace

Situé au cœur du Berghain, ce club berlinois hyper branché installé dans une vieille usine désaffectée, l’action de l’opéra tourne autour d’une jeunesse dorée accro à l’alcool, à la drogue et au sexe, et dont Violetta constitue l’un des principaux piliers. Dans cet univers effervescent et transgressif, dans lequel évolue drags, trans, petplay et SM, l’arrivée d’un jeune premier romantique en costume-cravate est forcément un élément perturbateur qui, pour un moment, va modifier et remettre en question les codes d’une microsociété en quête d’ivresses et de plaisirs faciles.

© Klara Beck

La transposition fonctionne à merveille pour l’acte I et la deuxième scène du II, dont les contextes festifs et légèrement décadents s’accommodent parfaitement des éclairages agressifs de Tobias Löffler et des costumes cuir, chaînes, lanières et résilles de Marie-Alice Bahra. Très réussie dans un tel contexte, la scène des Bohémiennes et des Matadors accentue la violence des interactions entre les différents personnages et annonce les grands éclats à venir. Ici, Alfredo paie Violetta en fourrant des billets de banque dans son soutien-gorge et sa culotte.

Perruques, froufrous et illusions perdues

Plus intimiste le premier tableau de l’acte II, censé évoquer la retraite campagnarde de Violetta et Alfredo, se déroule devant une immense toile peinte qui imite le Paysage en Italie de Richard Wilson. Visiblement à fond dans son rêve d’amour sincère, Violetta, sous sa perruque XVIIIe siècle et dans sa robe blanche à volants, semble vouloir, avant de mourir, jouer les héroïnes romantiques telles Scarlett O’Hara ou… Violetta. La toile est violemment arrachée lors du retour à la réalité, révélant que la scène se joue en réalité dans les coulisses de la discothèque, où l’on voit divers employés et machinistes évoluer. Au dernier tableau, la mort de Violetta est suggérée lorsque la jeune femme franchit la porte qui lui permet de quitter l’univers toxique qui l’a abîmée et salie, laissant derrière elle les deux Germont, en proie aux affres de la culpabilité. Une mise en scène sobre et cohérente, qui recontextualise et universalise une histoire intemporelle qui continue d’interroger nos repères moraux, sociaux et sociétaux.

© Klara Beck

Le plateau, au top

L’adhésion du public à une telle relecture est aussi rendue possible par la réunion d’une distribution sans faille et sans faiblesse. Dominant scéniquement et vocalement le plateau, la jeune Italienne Martina Russomanno met en valeur un soprano clair et lumineux, capable des phrasés les plus aériens ainsi que les pyrotechniques vocales les plus folles. À ses côtés, Amitai Pati incarne un séduisant Alfredo, vaillant vocalement en dépit de quelques difficultés à négocier ses phrases au sommet de la tessiture. Spécialiste du répertoire baroque et classique, Vito Priante semble posséder tous les attributs vocaux nécessaires pour aborder les grands rôles verdiens : aigus riches et claironnants, legato crémeux, élégance de la ligne. Les nombreux rôles secondaires de cet opéra sont issus soit de l’Opéra Studio, soit du Chœur de l’Opéra national du Rhin. On notera tout particulièrement les prestations de Bernadette Johns en Flora Bervoix, Ann Escudero en Annina, Michal Karski en Docteur Grenvil, Pierre Gennaï en Baron Douphol, Massimo Frigato en Gastone ou Carlos Reynoso en Marquis d’Obigny.

© Klara Beck

Tout ce petit monde joue à fond le parti pris de la mise en scène, à l’instar des artistes du Chœur de l’Opéra national du Rhin qui à aucun moment ne sacrifient la qualité de leurs interventions vocales aux exigences scéniques qui leur sont imposées. Dirigé par le chef Christoph Koncz, l’Orchestre national de Mulhouse se prête lui aussi aux intentions de la mise en scène dont il épouse les choix rythmiques et la dynamique scénique. Vif, alerte et léger dans les passages festifs, il soigne tout particulièrement les textures diaphanes du prélude des actes I et III.

À lire également : Traviata à Rennes : pas de répit pour les salauds

L’arrêt sur image des premières minutes de l’opéra restera un souvenir gravé dans plus d’une mémoire. Inutile de dire que le public strasbourgeois a réservé un accueil triomphal à un spectacle réussi à la fois scéniquement, musicalement et vocalement. 

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