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Avignon : Zaïde parachuté sur une île déserte

OPÉRA – L’Opéra Grand Avignon propose la méconnue Zaïde de Mozart, réécrite et complétée par Robin Melchior pour la musique, Louise Vignaud et Alison Cosson pour le livret. L’orchestre résident est dirigé par Nicolas Simon. 

Inachevée, le destin a plongé la Zaïde de Mozart dans l’oubli. Et c’est aussi là qu’il plonge nos quatre personnages dans cette nouvelle version réécrite. Ils se retrouvent ici sur une mystérieuse île déserte. La « providence » comme elle est parfois nommée dans le texte prend ici la forme d’une narratrice incarnée par Charlotte Fermand, qui observe et manipule à distance les personnages.

Île en faut peu

© Studio Delestrade

Elle se contente en fait surtout d’« expliquer aux gens ce qu’ils avaient déjà compris d’avance » comme le dit si bien l’Opinion Publique d’Offenbach à propos du chœur antique. Ses monologues associés à un jeu emphatique et monochrome alourdissent un peu cette révision, pourtant bien menée par ailleurs. Car la transposition est ici assumée et d’autant plus justifiée que l’opéra est inachevé. La réécriture complète des dialogues (ici en français) rend le récit cohérent, et s’intègre sans blocage aux airs de Mozart (qui gardent eux l’allemand d’origine). Ces derniers ne faisant quasiment aucune référence au cadre spatio-temporel initial, s’enchainent sans créer d’incohérence avec les dialogues. Louise Vignaud et Alison Cosson ont ainsi fait en sorte que le sentiment ou la situation du personnage développé dans l’aria corresponde au moment particulier du drame qu’elles ont réinventé.

La critique de l’esclavage et le conflit interreligieux du livret initial (dont l’intrigue sera largement reprise pour l’Enlèvement au Sérail créé deux ans après la composition de Zaïde) disparaissent complètement pour mettre les quatre personnages à égalité. La simplicité des costumes et le maquillage traçant leurs visages, contribuent à leur donner un caractère primitif. Ils sont d’ailleurs qualifiés à un moment « d’enfants sauvages ». Leur aspect débraillé et leurs grosses chaussures, quelque part entre les santiags et le matériel de randonnée, empêchent toute esthétisation de ces derniers. 

M’Île couleurs

La scénographie se compose d’un rocher noir et de sable sombre. Elle est surtout magnifiée par les éclairages de Julie Lola-Lanteri qui font la force principale du spectacle. La lumière vient ainsi illustrer et amplifier visuellement la musique, dans les éclairs de l’ouverture fusant derrière le rideau noir translucide comme dans l’éclipse solaire obscurcissant progressivement le final. L’intensité adaptée des découpes facilite la lecture des visages qu’elle illumine avec juste ce qu’il faut de chaleur. Le rétro-éclairage par le sol des amoncellements de plastiques leur donnerait presque une qualité décorative, en les assimilant à des cristaux. Le caractère brut et minéral du décor s’allie à la musique de l’ouverture qui évoque lointainement sur certains passages le Sacre du Printemps de Stravinsky pour produire l’ambiance archaïque de ce nouveau cadre spatio-temporel.

© Studio Delestrade

Île faut de tout…

En plus de l’ouverture, Robin Melchior est à l’origine d’un interlude et du quatuor final en allemand. Il complète la musique de Mozart sans chercher à l’imiter, ce qui serait un peu plus qu’un défi. Le contraste est tel qu’il est impossible de les confondre, mais l’inspiration de certains accords dans l’écriture fait malgré tout un joli lien. Cette musique reste tout à fait accessible pour nos oreilles du XXIème siècle, évitant une écriture trop expérimentale qui rebuterait une large partie du public et s’intègrerait mal à la partition originale. Elle mêle savamment des influences diverses qui se complètent et s’interpénètrent. Certains aspects du final évoquent ainsi le musical américain du début XXème, quand d’autres passages ont plutôt une inspiration néobaroque, où une oreille un peu taquine reconnaîtrait presque le thème de la famille Adams !

© Studio Delestrade

L’interprétation proposée par l’Orchestre National Avignon Provence excelle dans les deux répertoires, qu’elle alterne sans accrocs. L’équilibre entre les pupitres contribue à mettre en valeur la richesse des motifs qui émanent de l’ensemble sans nuire à son intégrité. Nicolas Simon veille à maintenir en symbiose la fosse et le plateau, tant dans l’accompagnement du chant que dans les effets scénographiques. Les progressions musicales sont exécutées avec un développement continu qui renforce leur portée. La clarté et la précision du clavecin contribuent à ponctuer l’action. Sans gâcher les nuances, l’orchestre maintient un volume généreusement immersif qui ne couvre en rien les chanteurs, en pleine forme ce jour-là. 

Île en-chantée

Ces derniers passent des dialogues français au chant allemand avec une fluidité telle que le changement passe parfois presque inaperçu dans le feu de l’action. La diction et la prosodie confèrent une bonne intelligibilité aux passages parlés, y compris pour les deux chanteurs non francophones (Andres Cascante et Mark van Arsdale). 

  • La soprano Aurélie Jarjaye prête au rôle-titre son timbre équilibré à mi-chemin entre opulence et cristallinité. Les mélodies complexes sont chantées avec souplesse et rondeur. Elle les agrémente d’une ornementation abondante sans verser dans l’excès. Les dorures de la voix, laissant parfois peu de place au tranchant des graves, contrastent parfois étrangement avec la rudesse que cette nouvelle dramaturgie attache au personnage.
  • Le Gomatz de Kaëlig Boché possède une voix franche et directe qui privilégie la netteté des lignes de chant, soulignant ainsi la pureté de son timbre et la clarté du phrasé. Les actions et les déplacements sont précis, renforçant ainsi la lisibilité du jeu exempt de gestes parasites. Le ténor dévoile une belle projection qui traverse pleinement l’orchestre et le distingue dans les ensembles. 
© Studio Delestrade
  • Il en est de même pour le baryton Andres Cascante en Allazim. La voix est forte et claire. Les reliefs arrondis du phrasé soulignent l’empathie du personnage. La qualité du souffle permet un maintien efficace de la voix sur de longues périodes, y compris dans la brillance des progressions. 
  • Celui de Mark van Arsdale est par contre parfois limité par des attaques un peu trop engagées, qui érodent les fins de phrases. Le jeu s’imprègne pleinement du caractère rustre voulu par la mise en scène, quitte à paraitre souvent excessif. En dehors de ça, les inflexions de la voix sont prenantes. L’articulation des consonnes donne un élégant relief rythmique dans la densité pigmentée des voyelles.
À lire également : Avignon : Traviata et le procès Mazan

Portée par une interprétation dévouée et bien assortie tant sur scène que dans la fosse, la Zaïde réinventée de l’Opéra Grand Avignon donne un nouveau souffle à l’œuvre inachevée de Mozart. Ce spectacle nouveau fait oublier ses légères faiblesses narratives, par sa cohérence d’ensemble. Il puise l’énergie de sa ré-écriture dans le message humaniste originel de Mozart, intact ici. L’Humain s’élève par son apprentissage, et la découverte de l’Autre. Île incomplète, mais loin d’être déserte que la salle applaudit à la fin du spectacle.

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