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Giuditta de Lehár : amour, guimauve et vitriol

OPÉRA – Créée en 1934 au prestigieux Staatsoper de Vienne, Giuditta est la dernière œuvre de Franz Lehár, le compositeur de La Veuve joyeuse. Présentée au public de l’Opéra national du Rhin dans le cadre du Festival Arsmondo Méditerranée, la production de Pierre-André Weitz donnera au public français l’occasion de se familiariser avec un ouvrage rarement représenté et plus complexe qu’il n’y paraît. Chronique d’un (léger) lifting.

Opéra ou opérette ?

Telle est la question. Sans doute un hybride des deux, avec un dialogue parlé non dénué d’humour, une intrigue secondaire bien ficelée autour du couple bouffe Anita/Séraphin, mais également du pathos et de la tragédie autour de la relation sincère qui lie Giuditta et Octavio, deux amoureux maudits séparés par le cours implacable du destin. L’ouvrage a des petits relents de Carmen – une femme vaguement tsigane éprise de liberté, face à un militaire tenté de déserter –, de La Traviata – une héroïne qui finit par s’acoquiner avec différents protecteurs – ou encore de Pelléas et Mélisande – une fille trouvée sur la plage, recueillie par un vieux mari qui l’adore…

© Klara Beck

Issue d’une solide tradition d’opérette viennoise, Giuditta est également fortement inspirée de la comédie musicale américaine qui commençait à faire florès dans les années 30, ainsi que du cinéma hollywoodien de la même période : l’intrigue est fortement inspirée du film de Josef von Sternberg Morocco (Cœurs brûlés) avec Marlene Dietrich et Gary Cooper, ainsi que de L’Ange bleu du même réalisateur avec la même actrice. Ironie du sort, on retrouve dans le film Casablanca qui devait sortir quelques années plus tard un certain nombre d’éléments rappelant fortement l’ouvrage de Lehár. Autour de cette intrigue furieusement sentimentale, qui déborde de sirop, de guimauve et d’eau de rose mais également mâtinée d’un réalisme glaçant qui brise les rêves et les élans du cœur, le compositeur austro-hongrois a conçu une musique ensorcelante. Son orchestration n’a rien à envier à celle de Puccini ou de Korngold, et ses entêtantes et caressantes mélodies feront chavirer à la fois les amateurs de chant lyrique et de cabaret. 

On dégage derrière les oreilles (d’âne)

Tout en respectant le contexte méditerranéen dans lequel l’intrigue est inscrite, le metteur en scène Pierre-André Weitz a su débarrasser l’ouvrage de certains éléments qui accentuaient son côté excessivement sentimental. Adieu à l’âne de Séraphin, peu utile à la cohérence de l’histoire, et bienvenue à quelques personnages hauts en couleur (Lollita, Ibrahim…) qui au 4e tableau peuplent le monde interlope de L’Alcazar. L’univers circassien, destiné à nous rappeler que la vie n’est finalement qu’une vaste comédie, est introduit dès le premier acte quand, à la place du port méditerranéen, le public découvre différentes scènes de théâtre qui occupent l’espace. Tout au long du spectacle, Giuditta et Octavio sont montrés comme de véritables artistes tous deux en quête d’absolu, à la recherche dans leur amour d’une transcendance qui les dépasse. Le réalisme de l’histoire (le protecteur de Giuditta arbore au cinquième tableau une croix gammée qui fait froid dans le dos…) aura eu raison des aspirations existentielles des uns et des autres. Les deux derniers tableaux, ceux où à l’issue de la séparation se noue le drame, sont de loin les plus réussis.

© Klara Beck

La scénographie impressionnante de Weitz, rehaussée par les lumières de Bertrand Killy, fait mouche. Par ailleurs, l’ouvrage gagne en intérêt dramatique une fois passés les déversements de guimauve qu’expriment les airs d’Octavio, ces fameux « Tauber-Lieder » imaginés par le créateur du rôle, l’alors célébrissime Richard Tauber, qui sont difficilement crédibles de nos jours.

Seconde jeunesse

Pour réussir Giuditta, il faut à la fois d’excellents chanteurs et d’excellents acteurs. La distribution réunie sur le plateau de l’Opéra national du Rhin donne à ce titre la plus grande satisfaction, et il serait vain de citer tous les noms parmi tant de personnages aux rôles parfois très courts. On saluera quand-même les belles prestations de Jacques Verzier en Cévenol, de Christophe Gay en Marcellin, Ibrahim et autres petits rôles, de Nicolas Rivenq en Manuel et autres figures paternelles éprises de Giuditta, et enfin de Sahy Ratia en Séraphin. Petite déception du côté de Sandrine Buendia, vocalement un peu limitée pour son personnage de soubrette cher à la tradition viennoise.

© Klara Beck

Investis à fond dans des parties écrasantes, Thomas Bettinger et Melody Louledjian triomphent tous deux des difficultés vocales et physiques de leur rôle. Le premier fait valoir une diction impeccable et des phrasés d’une exquise musicalité. La seconde se montre excellente danseuse, actrice d’exception et valeureuse chanteuse. Ni l’un ni l’autre ne disposent cependant des immenses moyens qui étaient ceux des interprètes de la création, Richard Tauber déjà cité et la grande Jarmila Novotna qui fit également carrière au cinéma, sans lesquels il est difficile de faire sensation dans un ouvrage de ce type. Notons encore l’engagement sans faille du Chœur de l’Opéra national du Rhin et la belle lecture de l’Orchestre national de Mulhouse, placé sous la baguette experte du chef Thomas Rösner, qui visiblement connaît son Lehár comme sa poche.

À lire également : L’Opéra de Quat’ sous à Aix : Mauvais genre !

Belle soirée, acclamée avec enthousiasme par le public strasbourgeois, qui sera captée par les micros de France-Musique et qui devrait faire l’objet d’une diffusion sur OperaVision à partir du 4 juillet. Qu’on se le dise.

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