AccueilA la UneNotre Dame, le réveil de l’orgue, épisode 3 : Jean-Pierre Leguay

Notre Dame, le réveil de l’orgue, épisode 3 : Jean-Pierre Leguay

CONCERT – Les portes de la Cathédrale Notre-Dame de Paris ont réouvert pour offrir à nouveau une saison de concerts après plus de 5 ans de fermeture due à l’incendie. et, comme toujours, l’orgue y est roi !

Le défi au bout des doigts

D’un calme olympien et d’une concentration imperturbable, Jean-Pierre Leguay, l’un des deux organistes émérites de Notre-Dame de Paris, a pris place au sein de la tribune des Grandes-Orgues. Organiste reconnu pour son minimalisme et sa précision gestuelle, sa carte blanche pour ce nouveau récital d’orgue concentre ses pensées autour de la technicité de l’organiste et de la modernité musicale. Une série de trois hommages musicaux traverse son programme : l’homme rendant hommage à l’adversité humaine, aux défis virtuoses des musiciens, et aux nouvelles esthétiques musicales qui émancipent les Orgues de leurs connotations religieuses. La Cathédrale est, comme traditionnellement remplie ce mardi soir, et pour ce récital en particulier également en grande partie sur les allées latérales.

Un sens en moins, un sens de plus.

Un premier hommage, d’une force remarquable, est donné au compositeur Augustin Barié : une Marche, un Lamento et une Toccata produisent successivement une impression d’un puissant magma de sons graves, puis un choral en vibrato, hommage imbriqué à César Franck (un organiste « monument » de l’orgue) dont la coïncidence avec la projection du crépuscule dans le dos du public donne un peu les frissons. Et enfin la dernière pièce volubile et virtuose, qui surgit sur les deux premiers claviers de l’orgue. L’hommage a un sens particulier pour l’organiste car Augustin Barié était atteint comme lui d’une cécité sublimée par une technicité organistique redoutable.

Petit détour par une Improvisation pour mettre au défi ceux qui écoutent

Nul ne maîtrise pleinement l’orgue sans réussir une improvisation qui décoiffe ! Jean-Pierre Leguay reprend les commandes des Grandes Orgues par une improvisation qui commence doucement, par un jeu de clarinettes. Puis, baladant ses mains entre les différents claviers devant lui, comme un chat qui sautille avec calcul entre les meubles d’un appartement, il surprend l’auditoire par une sélection de jeux et de motifs répétés ou dodécaphoniques (dont on peut parier qu’il sera impossible de siffler la mélodie dans la rue après le récital). La conclusion de son improvisation, aux allures majestueuses, suit une progression d’accords tantôt dissonants, tantôt consonants, cette alternance magique ne devenant logique qu’une fois réalisée. Les registres devenant de plus en plus scintillants, et les registres de clarinettes revenant, une curieuse impression de désaccord de l’orgue apparaît par la coexistence de sons pleins et de sons trémolos, et d’harmoniques inouïes. Désagréable ou fantastique, Jean-Pierre Leguay a le mérite de mettre au défi l’auditoire, et de préparer les oreilles pour la suite…

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Une fantaisie de Ropartz comme une promenade de santé

Après 45 minutes de récital, dont il convient de rappeler l’ampleur de l’effort pour un organiste qui joue exclusivement sans filet, c’est-à-dire « par cœur », la Fantaisie en la mineur de Joseph-Guy Ropartz est la consolation d’un public venu pour entendre une œuvre prestigieuse et sonnant bien romantique. Oui, d’accord, ceci est un résumé un peu tiré par les cheveux qui oublie de préciser un jeu très complexe entre les claviers qui, grâces aux commandes électroniques pour changer les registres (dont Jean-Pierre Leguay a connu la naissance au début des années 1990 quand il était déjà co-titulaire des Grandes Orgues), apparaissent comme un effet facile, alors qu’auparavant des registrants de chaque côté activaient et désactivaient les jeux, c’est-à-dire les différentes sonorités de l’orgue, comme un spectacle visuel distrayant.

Cette pièce, rythmiquement complexe avec des alternances ternaires et binaires, fait apparaître des tensions sur une mélodie lancinante, par-ci par-là des repos relatifs, une petite cadence modale, des accords plaqués pour reposer le contrepoint en montées et descentes chromatiques. On peut sentir à la description de la pièce toute la pesanteur que peut représenter une telle œuvre, mais Jean-Pierre Leguay, imperturbable comme Maître Oogway dans le dessin animé Kung-Fu Panda, en fait presqu’une promenade de santé.

Un autre défi à son auditoire

Arrive la fin de la première heure de récital pour un prolongement de 23 minutes supplémentaires, une partie de l’auditoire, peut-être 50 à 100 personnes paraissent rassasiées au point de quitter la cathédrale avant d’écouter sa Sonate V. C’est probablement l’œuvre qu’il faut écouter en écoutant plus l’idée, les gestes et les sonorités, que la construction musicale romantique de la précédente pièce. Et pour ceux et celles qui sont restés, le contraste est saisissant : au Grand Orgue une succession d’accords entrelacés sur le pivot d’un ré aigu au petit doigt droit, un jeu de figures-mélodies décalées entre les deux mains qui se courent l’une après l’autre, un jeu sous forme de mélodie d’accords dissonants sur deux claviers à la fois, des mélodies grinçantes pour les oreilles chastes donnent l’apparence d’un orgue désaccordé par une certaine combinaison de jeux. Des accords très dissonants dans les registres aigus et des figures rappellent un peu la construction de l’improvisation que l’auditoire a pu entendre plus tôt. Cette dernière œuvre donne en fait le ton du récital : ne pas se satisfaire que du passé car le présent et l’avenir seront toujours des défis pour les sens. Que l’on choisisse, ou pas, de les affronter.

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2 Commentaires

  1. Je ne comprends pas le « épisode 3 ». Depuis la réouverture, on a pu entendre le récital de chacun des trois organistes titulaires du grand-orgue (Vincent Dubois, Thierry Escaich, Olivier Latry) et de l’organiste titulaire adjoint, Thibault Fajoles. Le récital de Jean-Pierre Leguay est donc l’épisode… 5 !

    • Bonjour cher lecteur,

      En bon organophile (comme nous le sommes !), vous avez en effet bien suivi. Comme vous le dites, il y a déjà plus de 3 récitals à la tribune. On peut même parler d’un vrai défilé. Malheureusement, nous sommes une petite rédaction, et n’avons pas toujours les moyens de couvrir tous les événements musicaux… Dans ce qu’il nous a été offert de voir, ce récital est bel et bien le troisième.

      D’où la mention « épisode 3 » d’un feuilleton dont on espère qu’il connaîtra encore bien des saisons ! Au plaisir de vous croiser sur l’une d’elles 😉

      Bien à vous,
      La Rédaction

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