CONCERT – La mezzo-soprano québécoise Julie Boulianne était-elle malade pour son salon-concert du 3 juin dernier donné à l’Opéra de Rennes ? C’est entre quintes de toux et gorgées d’eau que la chanteuse a vaillamment clôturé son année de résidence d’artiste, sur l’invitation de l’Orchestre National de Bretagne.
Les partitions du Quatuor à cordes en Fa Majeur et les Chansons Madécasses de Ravel, il Tramonto de Respighi et la Chanson perpétuelle de Chausson se sont empilées sur le canapé pour une soirée de musique de chambre avec des musiciens de l’Orchestre National de Bretagne. L’ordre du programme inversé à la dernière seconde propose un éclairage intéressant, évident. Celui de souligner les deux grands courants esthétiques principaux du tournant du XXe siècle : le Néo-classicisme et l’expressionnisme hérité du Romantisme. Appétissant !
Tire-toi une bûche *
Un court silence, des chaises qui se placent, des éternuements sont contenus et les premières volutes d’un monde intérieur s’expriment, tout à la fois candide, enfantin, précis et sensuel. Les assonances rares et si reconnaissables du compositeur enchantent l’écoute de ce quatuor. Le Salon de Julie sonne un peu mat avec tous ces fauteuils en velours rouge et ces tapis Ousbeks ! Ravel prend des airs de calme après la tempête… de neige évidemment.
Ah ! Voilà Julie, les chansons Madécasses en mains et drapée dans une robe de sirènes. Toujours un beau timbre, mais ce soir la diction ouatée des textes ne permet pas d’en saisir toutes les subtilités, les couleurs de timbres, les fluidités des phrasés, les rêveries qui se veulent parfois langoureuses ou guerrières, si caractéristiques du style Ravel.
Attache ta tuque !*
Un vent à décorner les boeufs fouette les arbres coté jardin tandis que s’égraine la mélodie d’Un coucher de soleil du compositeur Italien dont l’écriture symbolise cette époque bien noire de l’avant-guerre. Il Tramonto est un poème lyrique à l’allure de mini opéra. Julie l’interprète avec un large vibrato, un éclairage pointé sur les voyelles, à l’italienne. Dès les premières notes, les motifs mélodiques s’enchaînent par digressions, les alternances de tonalités sont dessinées en fonction des états d’âme du sujet où domine la douleur de perdre un être aimé. Un tapis d’émotion où la voix peut se lover, dans un legato et une voix timbrée comme un sirop d’érable de printemps : mousseux et douillet. Mais toujours ouaté, et sans les accents toniques de la langue. Les musiciens apportent un supplément de noirceur, et l’ambiance se noircit, comme un ciel d’orage au large de Tadoussac. Pas bien gai…
Parler avec sa grosse dent*
Dans cette Chanson perpétuelle de Chausson, on retrouve les mêmes intentions d’interprétations d’un drame de l’intime (encore un !). Les nombreuses demandes de nuances sont explicites sur la partition, surtout lors de la toute fin de cette mélodie. Là demeure au contraire une articulation poudreuse, et des nuances bien neutres. Juste au dernier accord, Julie se lâche dans une puissance qui emporte au loin. Les musiciens partent assez rapidement dans les coulisses.
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Même si ce salon-concert du 3 juin était un peu terne, dans une salle peu porteuse et ayant pris le petit change* de tous les musiciens, il en émane un désir de tricoter serré*.
Le prochain talent d’outre-Atlantique en résidence avec l’Orchestre National de Bretagne ? Le pianiste Louis Lortie, lui aussi québécois ? Degemer mat* !
* « Bienvenue« , en breton
Petit lexique québécois
- Tire-toi une bûche : prends-toi une chaise
- Attache ta tuque : accroche-toi
- Parler avec sa grosse dent : parler de choses sérieuses
- Prendre le petit change : demander beaucoup d’efforts
- Tricoter serré : Unir étroitement par des liens d’amour, de solidarité ou d’intérêt

