FESTIVAL – Une fois n’est pas coutume, le festival de La Grange de Meslay nous a offert un premier week-end à couper le souffle. Deux concerts de musique de chambre, quatre récitals piano, dont trois de très, très haut niveau. Et un dernier, inattendu, qui entrera dans la légende du festival.
20h30 – Plein ouest : la porte cochère de la Grange de Meslay a fait grincer ses gonds, comme chaque année à cette période de l’année. S’y engouffrent les rayons d’une lumière de carte postale en même temps que les premiers spectateurs, qui pour rien au monde ne manqueraient la petite promenade près de l’étang, le salut annuel aux oies qui l’habitent, et la traditionnelle photo de la façade au soleil couchant. La même tous les ans.
20h30 – C’est aussi l’heure à laquelle le jour a décidé de lancer ses derniers feux, pour chauffer une dernière fois l’intérieur de la grange, sa charpente de chêne massif et ses quelques vitraux. Par ces ouvertures discrètes se faufilent aussi des êtres étonnants, des poètes et des virtuoses, envoyés par le soleil à la faveur d’un soir qui pleure, dans une version toute musicienne de la golden hour.

Nelson Goerner – l’orfèvre
Pour maîtriser la cascade dorée qui déferle dans la Grange en ce vendredi soir, il fallait au moins ça. Un pianiste qui sait mieux que personne définir les proportions de la musique, et donner à leurs lignes le brillant qu’elles méritent. De ses légendaires doigts de velours, Nelson Goerner taille un à un les bijoux de Schumann, sertit de pierres colorées les chimères de Rachmaninov. Et pour finir, fait couler une rivière de diamants dans notre Beau Danube bleu, arrangé à la façon virtuose. Premier soir, première rêverie.

Lilian Lefebvre et le Quatuor Fidelio – brise
Le jour suivant démarre par une brise légère : celle de la clarinette de Lilian Lefebvre. Du haut d’un Mont Mozart qu’on aime à gravir dans ce plat pays de Loire, lui et ses sherpas fidèles discrètement harnachées de notes du Quatuor Fidelio font descendre sur l’après-midi un air frais sans fioritures ni bourrasques. De quoi calmer les feux d’un week-end de juin qui ne demandent qu’à embraser la nuit.
Nikolaï Lugansky – la pluie d’or
Parce que oui, rebelote, le soir redescend sur la grange, et avec lui les étoiles puissantes tombent du ciel. Assis au piano comme un pape devant ses fidèles, Nikolaï Lugansky lance sa pluie d’or. Pas une fausse note dans ce concert de titan, qui emprunte à Beethoven, Schumann, Liszt et Wagner quelques pépites dont le pianiste russe nous livre chaque carat, comme s’il venait de les puiser. On le savait, mais qu’il est bon de le vérifier de temps en temps : Lugansky a encore de l’or dans les doigts.

Sophia Liu – l’aurore
Dimanche matin : « on est mieux ici qu’à la messe ! », lance une spectatrice derrière nous au moment où Sophia Liu lève les mains du clavier. Ce troisième jour commence par une découverte, discrètement mise en vitrine pour les happy few : Sophia Liu.
Connaissez-vous l’or rose ? C’est nouveau, ça vient de sortir, comme cette jeune pianiste sort du chapeau d’un René Martin qui prouve encore une fois son flair et sa science de la programmation. Elle qui emprunte à Yuja Wang le panache et le brillant, à son homonyme Bruce Liu la délicatesse exquise du toucher, et à l’aurore une poésie « aux doigts de rose » comme dirait l’autre… Croyez-nous sur parole : Sophia Liu, bientôt, ça vaudra cher dans la vitrine !

Jean-Frédéric Neuburger – or du commun
C’est au moment où on s’y attendait le moins que l’orage éclate. Alors qu’on sort d’un violon-piano où Maxim Emelyanychev et Aylen Pritchin nous ont baladé tranquillement sur les côtés d’un triangle Brahms, Clara et Robert Schumann à la folie douce, Jean-Frédéric Neuburger commence à s’échauffer dans la Grange.
À ce moment-là, tranquillement attablés sur la pelouse, devisant gaiement un verre de Vouvray à la main, on ne se doute pas une seconde de ce qu’on s’apprête à vivre. Car Jean-Frédéric Neuburger n’est pas le plus connu du plateau. Il n’est pas le plus médiatique, il n’est pas le plus extravagant. Mais le voilà qui entre en scène, chemise blanche et veste grise, sourire discret, pour un de ses rares récitals en solo.
Une pirouette de Brahms sur une Chaconne en Sol mineur de Bach pour chauffer la main gauche. Un Carnaval de Vienne de Schumann pour polir le centre du clavier, et voilà la Sonate en Si. LA sonate de Liszt. Celle qui se joue dans un même souffle, des cloches funèbres de son introduction aux éclats d’argent de son final. Pas de pause entre les mouvements, pas de chute de tension : pour cette dernière demie-heure du week-end, on n’a pas à se soucier du bruit de la salle. On peut se fier à Neuburger pour la tenir en haleine.

Passées les premières strettes virtuoses, on tisse un lien de confiance total avec l’artiste, sentant tout de suite qu’il ira au bout sans perdre son souffle. Des accords tonitruants aux traits virtuoses en double octave : tout est là, exactement comme c’est écrit, dans une espèce de fureur qui ne sort jamais de ses gonds, contrôlée jusque dans les plus infimes détails. La maîtrise technique est d’un autre monde : une pédale autoritaire coupe l’envol à l’exact bon moment, les croisés-décroisés sont d’une fluidité absolue, les traits dévalent le clavier de bas en haut sans un accroc.
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Sans souffrir un geste brusque, sans laisser éclater la frime et le théâtre, Jean-Frédéric Neuburger nous donne sa version de la perfection. Et on ne va pas se mentir : on ne l’avait pas vu venir… « C’est la performance de piano la plus incroyable que j’ai vue de ma vie », ose un collègue sur la chaise d’à côté. Et il fait bien de nous sortir de la sacrosainte réserve du « critique ». Parce que ce soir-là, Jean-Frédéric Neuburger n’était toujours pas le plus connu, toujours pas le plus médiatique, toujours pas le plus extravagant. Ce soir-là, Jean-Frédéric Neuburger était juste le plus grand.
Pour ne plus les rater
Bonne nouvelle : les artistes de cette édition dorée de la Grange de Meslay seront à La Roque d’Anthéron cet été !
- Maxim Emelyanychev, en ouverture le 19 juillet
- Sophia Liu le 25 juillet
- Nikolaï Lugansky le 31 juillet
- Jean-Frédéric Neuburger le 6 août (avec le Quatuor Ellipsos) ; le 9 août pour la musique contemporaine ; et le 12 août pour l’intégrale, aux côtés de Tanguy de Williencourt et Nathanaël Gouin de l’œuvre de Ravel pour piano seul.
- Nelson Goerner le 9 août

