COMPTE-RENDU – Alors qu’E.T.A. Hoffmann célèbre son 250ème anniversaire, l’Orchestre de chambre de Paris, la cheffe Ustina Dubitsky et le pianiste Jean-Frédéric Neuburger s’allient à Lambert Wilson pour proposer une soirée en musique et en lecture, autour du plus mélomane des écrivains romantiques.
À l’occasion de son deux-cent-cinquantième anniversaire, E.T.A. Hoffmann se voit rendre un hommage au Théâtre du Châtelet par les musiciens de l’Orchestre de chambre de Paris et Lambert Wilson. Si son œuvre est traversée par la musique, et s’il était lui-même compositeur à ses heures, ce sont bien les pages littéraires de ce concert qui séduisent le plus, les choix d’interprétation peinant souvent à convaincre.
Pensées (extrêmement) éparses
C’est un programme original mais un peu dispersé qui nous est proposé, faisant dialoguer la lecture de Contes fantastiques avec des pièces musicales écrites par Hoffmann, inspirées par Hoffmann, ou en lien avec ses écrits. On traverse ainsi les époques, des classiques Mozart et Gluck à notre contemporain Jörg Widmann, en passant par les pièces de Juliette Dillon et Schumann – dont les Kreisleriana s’inspirent de l’alter ego fictionnel de l’auteur, Johannès Kreisler, musicien fou mais génial qui faisait les beaux jours de la presse musicale dans les années 1810. L’ensemble a un peu de mal à former un tout complètement cohérent, sans doute aussi en raison du déséquilibre entre de longs blocs de texte, et des extraits musicaux qui en sont parfois déconnectés.
L’autre Amadeus
Qu’Ernst Theodor Wilhem soit devenu Ernst Theodor Amadeus Hoffmann en dit long sur son amour pour Mozart – un amour qui s’incarne aussi bien dans sa nouvelle Don Juan que dans la Symphonie en mi bémol majeur qu’il compose en 1806. Avec ses grands accords introductifs, ses hésitations entre majeur et mineur, mais aussi ses timbales et ses cuivres, le premier mouvement n’est pas sans rappeler les ouvertures mozartiennes ou la Symphonie n°41. Si l’œuvre manque de thèmes marquants et d’idées mélodiques – malgré un troisième mouvement efficace dans son alternance d’accents dramatiques et champêtres –, on entend qu’Hoffmann connaît ses classiques. L’ouverture de Don Giovanni puis « La Danse des esprits bienheureux » et « La Danse des furies » de Gluck y font naturellement écho : mais on regrette, dans la première, un tempo très étiré de la part d’Ustina Dubitsky, où les musiciens perdent en précision et où il s’agit plus de son que de narration. Et si elle fait entendre chez Gluck davantage de nuances, il nous manque une direction dans le phrasé et, globalement, du souffle.
La Vie d’artiste
On connaît les qualités de l’Orchestre de chambre de Paris, et notamment celles de ses pupitres de vents. Mais ce soir, indépendamment des qualités individuelles, la lecture des œuvres proposée ne convainc pas. Tout est forte, musclé : on a peu de souplesse de la ligne, pas de vraie palette de nuances, pas de proposition originale dans des pièces pourtant narratives et expressives – et les cors, souvent sollicités, multiplient les « couacs ». La pièce Es war einmal (« Il était une fois ») de Widmann, pour alto, clarinette et piano, est en revanche un bon choix dans ce programme, avec ses instruments qui semblent doués de caractères fantastiques tout droit sortis d’un conte, sous les doigts de Jossalyn Jensen, Florent Pujuila et Jean-Frédéric Neuburger. Et si ce dernier, chez Schumann, fait entendre une maîtrise dans la superposition des voix et leur lisibilité, l’« Annunziata » de Juliette Dillon reste bien scolaire.
Le Bonheur au jeu
La grande réussite de la soirée est donc du côté des lectures de Lambert Wilson. Dans Don Juan, un extrait des Kreisleriana et Le Chevalier Gluck, le comédien montre qu’il sait captiver un public ; et si l’exercice de la lecture est particulier, on sent la technique de jeu aussi bien que le plaisir du verbe. Sans doute aurait-il été plus adéquat d’entrecouper les textes d’extraits musicaux venant les illustrer plutôt que de proposer de longues séquences, afin d’équilibrer l’ensemble. En revanche, on ne s’ennuie pas un instant dans les lectures, où la voix déploie tout un éventail de couleurs, et où toute l’ironie et la fantaisie des contes peuvent éclore.
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Un spectacle pas assez abouti musicalement, mais où l’œuvre littéraire d’Hoffmann est fantastiquement servie, et ne donne qu’envie de s’y replonger.
Demandez le programme !
- E. T. A. Hoffmann – Symphonie en mi bémol Majeur
- W. A. Mozart – Ouverture de Don Giovanni
- R. Schumann – Introduction & Allegro appassionato, op. 92 ; Kreisleriana, op. 16 : V. Sehr lebhaft
- J. Widmann – Es war einmal – Fünf Stücke im Märchenton
- J. G. Dillon – Dix contes fantastiques de Hoffmann : « Annunziata »
- C. W. Gluck – « Danse des esprits bienheureux », « Danse des furies » (Orphée et Eurydice)

