FESTIVAL – Ce concert est une rareté, un objet sonore non identifié (OSNI). Un père et un fils sont réunis autour d’un compositeur-pianiste-improvisateur au Festival de Pâques d’Aix-en-Provence : Jean-François et Charles Heisser et Jean-Frédéric Neuburger.
Ils proposent un parcours permutant les époques comme ils permutent d’un piano à l’autre (trois en tout), dont l’un augmenté d’un synthétiseur. Wagner, Schubert, Feldman, Neuburger, Dallapiccola et Bach s’y fondent et s’y tendent autour d’une réflexion sur le point à la ligne et l’improvisation en série.

Une série de notes en pointillé
Trois entités et une série de points de vue, d’écoute et de gestes – effectués par une série de 30 doigts – sur la vocation de la musique : est-elle vouée au choc de l’impro ou à celui du poing,… enfin du point ? La série d’éléments réunis sur la scène ne répond pas du tac au tac à cette question, mais elle enfile, tout au long du parcours, plusieurs rangées de perles autour du cou des pianos. Elle tisse et détisse le langage musical, dans ses lignes de fond et ses matières premières. Tout est affaire de série : de pianos, de gestes, de dos, de doigts, les trois pianistes tournant d’un instrument à l’autre comme une sérigraphie dynamique, une série de planètes. Entre écriture pointilliste, faite de notes isolées comme des points, au contrepoint avançant point par point et improvisation concrète qui naît de l’impulsion du présent – sans Jean-François, le père, en auditeur ravi – le concert avance jusqu’à son point de fuite. Chez Wagner, ils soulignent la répétition de motifs, d’octaves, de cadences, presque obsessionnelle. Le socle est solide, tenu par Jean-François Heisser, au calme imperturbable. La synchronisation est telle qu’on croirait à un sérialisme des corps : six mains parfaitement alignées.
Avec Feldman, le pointillisme est un genre à part entière, sans être du sérialisme intégral. Notes isolées, attaques espacées, rangées de silences, chaque événement sonore est comme une petite piqûre. La série se fait seringue, précise, clinique. L’interprétation relève inévitablement d’une série de détails : mêmes gestes, attaques, dynamiques. Série sereine et souveraine. Dallapiccola, compositeur sériel à ses heures (organisation des douze notes sans hiérarchie, à la place de la gamme), offre sa série d’attaques piquées – encore la seringue –, le piano devient carillon ou sirène d’ambulancier, comme chez Varèse.

L’imprévu, ça s’anticipe
Avec une régularité de métronome, quelque chose dévie, se fond, à l’improviste. Les interventions de Charles Heisser et de Jean-Frédéric Neuburger se mettent à l’épreuve de l’impro. Ils prennent des bouts de séries et en font une matière pour quitter une œuvre et entrer dans une autre, selon le fil solide servant à enfiler leurs notes bien rangées et arrangées. Cela arrive et s’efface en loucedé, en douce ou en dur, selon qu’il y a résonance ou cluster, de la phalangette à l’avant-bras, savamment garroté. La ligne veineuse de la matière sonore se rétracte ou déborde, en fonction de la température de l’instant. L’improbable se fait chair. Dans Schubert, le Rondo devient une grille, une structure harmonique sur laquelle on peut improviser de manière impromptue. Rien n’est impropre à la forme : tout est soigneusement intégré. La pièce de Neuburger, entre piano et synthétiseur, se situe entre toccata et chorus, une improvisation soumise au calcul des probabilités. Le trio reste improbateur face au chaos, écrit selon une série de big et de bang.



Calcul ou improvisation ? Question impropre au raisonnement. La série peut être libre, l’improvisation figée. C’est pourquoi le programme commence et finit en do majeur, Bach mettant tout le monde d’accord. Point à la ligne et poing final, sous les acclamations d’un public un peu sonné.

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