Miracle à Nancy !

OPÉRA – Pour finir la saison, l’Opéra national de Lorraine propose une intéressante réflexion autour de la notion de « miracle ». Spectacle parfois déroutant mais généralement convaincant, emmené par une troupe de jeunes artistes talentueux.

Les Incrédules est le troisième épisode du programme expérimental conduit par le laboratoire de création lyrique Nancy Opera Xperience (NOX) dans le cadre d’une série de projets autour de la notion de miracle. C’est dans ce contexte que l’Opéra national de Lorraine a invité le metteur en scène Samuel Achache et ses collaborateurs, qui tous considèrent que la magie n’est pas morte et que l’impossible et l’impensable peuvent surgir à tout moment de la banalité du quotidien.

Évolutif, participatif

Le spectacle proposé ici trouve en effet son origine dans des interviews réalisées auprès de Nancéiens d’horizons divers et ayant permis de recueillir des histoires ordinaires et extraordinaires lesquelles ont mené jusqu’à Naples, connue pour être la ville des miracles. Le merveilleux est ici présent au travers de deux manifestations exceptionnelles : tout d’abord la résurrection d’une Mère à un âge moins avancé de sa vie le jour même de sa mort, puis plus tard l’apparition d’une face christique, à l’image du Saint Suaire de Turin, sur le mur suintant d’une église napolitaine. Issu d’histoires collectées auprès du public, le livret est un texte collaboratif élaboré par Samuel Achache et Sarah Le Picard, en collaboration avec Margot Alexandre, Thibault Perriard et Julien Vella.

© Jean-Louis Fernandez

La musique, quant à elle, est due à deux compositeurs, Florent Hubert et Antonin-Tri Hoang, qui ont travaillé main dans la main pour aboutir à la proposition présentée lors de ce spectacle. Dix personnages occupent le plateau, trois chanteurs, deux comédiennes et cinq musiciens dont deux prennent également part au spectacle, et avec un sacré talent ! À la musique jouée sur scène par ces cinq instrumentistes se rajoute celle des cinquante-deux musiciens de l’Orchestre de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, placés en fosse aux côtés du chef d’orchestre Nicolas Chesneau. La conférence d’introduction ainsi que le programme de salle précisent que le spectacle est susceptible d’être modifié tous les soirs au gré des improvisations des comédiens, chanteurs et musiciens.

Déroutant, stimulant, cohérent

À mi-chemin entre l’opéra dont il utilise les outils – orchestre symphonique, voix lyriques, livret en bonne et due forme – et le théâtre musical d’où est issue l’équipe de création, le spectacle parvient vite à convaincre malgré quelques tunnels et longueurs au long des deux heures sans entracte. D’entrée de jeu, il prend le public à partie sur son rapport à la croyance et à la crédulité, mais aussi sur sa capacité à adhérer au principe même de la théâtralité. Humour, second degré, mises à distance font partie des ressorts clés d’une intrigue certes tragique – le refus de la maternité d’une mère qui ne voulait pas d’enfant, et surtout le rapport tensif à sa fille – mais à la vraisemblance toute relative, phénomène auquel le spectateur d’opéra est habitué. Le dédoublement des deux personnages centraux, la Mère et la Fille, crée une distanciation bienvenue, pour ne rien dire de la pure beauté musicale issue de la superposition de deux voix parlées, ou d’une voix parlée et d’une voix chantée.

© Jean-Louis Fernandez

On notera la subtilité de cette musique composée à quatre mains, avec une orchestration de Pierre-Antoine Badaroux. Privilégiant l’intelligibilité du texte, la musique suit et soutient le livret, dont elle constitue une sorte d’illustration sonore, un peu à la manière d’une musique de film. Audacieuse et innovante dans ses alliances de timbres, elle participe activement à la création d’atmosphères variées, grâce en partie à l’utilisation par le percussionniste Thibault Perriard d’un « Miraclophone », instrument en forme de métier à tisser produisant des sons par le balancement et les divers frottements de longues lames percussives, dont le caractère imprévisible et aléatoire complète la nature éminemment mouvante d’un spectacle partiellement livré au hasard et à l’improvisation. Sur le plan visuel, le décor de Lisa Navarro est fait d’un dispositif de plusieurs parois qui, selon leur inclinaison ou leur positionnement, permettent de figurer avec efficacité un lieu d’habitation, un laboratoire scientifique ou une église. Très soignés, les éclairages de César Godefroy et les costumes de Pauline Kieffer contribuent à la magie du spectacle. 

Agents du miracle

Tous les artistes sur scène, comédiens et comédiennes, chanteurs et chanteuses, instrumentistes, crèvent le plateau. L’actrice Sarah Le Picard, également co-auteure du livret, et la soprano Jeanne Mendoche, à l’instrument clair et ductile, donnent de la Fille le portrait d’une femme qui toute sa vie a eu des comptes à régler avec sa mère, et qui est enfin prête à en découdre avec elle.

© Jean-Louis Fernandez

La rencontre du jeune laborantin initialement chargé d’analyser le morceau d’os trouvé dans le cœur de la Mère défunte, figure interprétée par Thibault Perriard, ouvre de belles perspectives pour un éventuel dénouement. La Mère est interprétée à la fois par l’actrice Margot Alexandre, elle aussi associée à l’élaboration du texte, et la mezzo Majdouline Zerari, dont la belle voix riche et ambrée n’a aucun mal à s’imposer dans la salle de l’Opéra de Nancy. Margot Alexandre est également chargée d’incarner l’évêque italien qui ne croit pas aux miracles, et qui remet à sa place un prêtre quelque peu exalté, interprété par l’accordéoniste et bandonéiste Sébastien Innocenti. Autre chanteur mobilisé sur ce spectacle, le baryton René Ramos-Premier qui prête sa voix richement timbrée aux figures du Livreur et du Tisserand, personnages plutôt mystérieux liés à la symbolique du « trou dans le tapis », métaphore utilisée dans le contexte à propos des miracles pour évoquer ce je-ne-sais-quoi qui nous échappe toujours, cette partie de nos vies qui ne trouvera jamais d’explication rationnelle. 

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Le public plutôt clairsemé a clairement manifesté son adhésion à cette proposition théâtrale originale et innovante dont le principal mérite est avant tout de décloisonner les différents genres scéniques et d’explorer toutes les porosités entre récit, musique et théâtre. Un des miracles de la soirée aura été de montrer qu’aujourd’hui encore l’opéra est un art vivant, ouvert à toutes formes d’expérimentations et de relectures et prêt à être revisité de multiples manières. 

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