FESTIVAL – Au Théâtre de l’Archevêché, La Calisto de Cavalli, œuvre quasi féministe, est centrée sur le désir et la jalousie. Comme presque tous les spectacles de l’édition 2025 du Festival d’Aix-en-Provence, elle questionne la liberté, et ici, l’institution du mariage. L’élégante mise en scène de Jetske Mijnssen et la direction opulente de Sébastien Daucé reconstruisent le monde circulaire d’une Venise ouverte et affranchie des dogmes.
Le point de théologie, plusieurs fois questionné dans le livret, et qui permet les rencontres entre les dieux et les mortels, est « Jupiter, pourquoi as-tu donné aux Hommes leur libre-arbitre ? »
Scènes de manège
Transposé dans un XVIIIe siècle poudré, galant et décadent, l’univers de La Calisto évoque les Liaisons dangereuses : l’amour épistolaire dont l’ensemble Les Correspondances est le facteur sublime. De la fosse dépassent les têtes des longs instruments, impulsant les péripéties des personnages à l’épreuve d’un grand jeu de la Vérité. Le dispositif scénique, sobre mais lambrissé, clinique mais secret, de Julia Katharina Berndt, joue sur les contrastes entre le visible et le dissimulé, le clair et l’obscur, sur lequel se reflètent les différentes lumières du jour ou encore la poudre nacrée qui illumine et fixe les hautes perruques blanches de l’époque. Il fonctionne parfaitement comme un cadre traversé par les personnages, en proie à leurs pulsions, émotions et transformations.

La figure du cercle, récurrente, repose sur une colonne tournante qui s’ouvre et se referme sur de nouveaux espaces – chambre funéraire, scène de concert, autel, table de jeu, chambre secrète, etc. Il donne au drame une dimension cosmique, en perpétuel mouvement : celui des corps et des cœurs, pris dans le vertige de l’amour. Il est surmonté d’un cercle noir, qui préfigure la voute étoilée que Calisto rejoindra bientôt. L’action culmine dans un lit à baldaquin vert Véronèse, lieu de toute violence et vengeance infligée à Calisto, tondue et vêtue de haillons, sur ordre de la jalouse Junon.
Tournicoti, sans cotillons
Jupiter devient Diane, Calisto devient ourse, Linfea, en robe, est chantée par un homme, etc. Chacun et chacune se cherche, soumis à la furia des désirs et aux tourments des sentiments. Mais le spectacle prend un tournant et se fige dans l’ultime ouverture du cercle : Calisto, comme statufiée, quitte son rôle d’objet de désir. Malgré les largesses sincères d’un Jupiter repenti, elle le frappe au cœur et le tue. Geste improbable entre les mortels et les immortels, transgression ultime.

Correspondances lyriques
Sous la direction de Sébastien Daucé, l’Ensemble Correspondances agrandit la partition de Cavalli sans absorber l’énergie vocale du plateau. La battue rigoureuse et sensuelle du chef fait souffler un vent solaire sur la partition. Tous les modes de présence du continuo se mêlent sous et sur le pont des soupirs. L’ensemble, bien équilibré entre cordes, vents et percussions, entoure de froufrous les personnages quand leur langue reste coite.

Sinon, quand ils chantent, ils sont également traversés par le désir, assorti d’un bouquet d’émotions : Lauranne Oliva en Calisto, avec son timbre de corail, Alex Rosen (en Jupiter travesti), avec ses registres de noir désir et de haute contre, l’Endimione de Paul-Antoine Bénos-Djian, avec sa diction fine et gourmande, Giuseppina Bridelli en Diane sensuelle, Anna Bonitatibus en Junon, avec sa noblesse d’épouse délaissée…
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Toute cette musique, rude et douce, trouble et crue, étreint le cœur du spectateur. Elle voudrait offrir, comme issue, la beauté des étoiles plus que la vengeance, la brûlure féconde plus que les cendres qui en résultent.

