FESTIVAL – Pour les 150 ans de la disparition de Bizet, le Festival d’Aix-en-Provence propose une version de concert de l’opéra de jeunesse Les Pêcheurs de perles, sous la baguette de Marc Minkowski, à la tête de son ensemble Les musiciens du Louvre et du Chœur de l’Opéra Grand Avignon.
Dans cette configuration sans décor ni mise en scène, l’opéra devient une épure, particulièrement adaptée à cette œuvre psychologique qui explore le rapport à la mémoire des protagonistes, ainsi que la dimension éthique qui les habite.
Quelle est la valeur d’un serment ? Quelle est la valeur de l’amitié, de l’amour ? Quelle est la valeur de l’autorité, civile ou religieuse ? Quelle est la valeur de l’acte salvateur et de la réciprocité qu’il engendre ? La musique seule, hissée sur un même étage scénique, une même condition, devient un acte d’alliances multiples, sur fond de cérémonies, de rituels et de sacrifices, notamment à Brahma, dans un monde d’outre-mer devenu profondément monothéiste. La vocalité et l’orchestration propre à Bizet, alliant art lyrique et psalmodie, sonorités modernes et archaïques, fait du serment la force dramatique agissante, qui tisse les destins, retient ou exalte les protagonistes.
Le pitch des Pêcheurs de Perles à retrouver sur Ôlyrix
Un prêté pour un rendu
Dès l’entrée des musiciens, le processus d’accordage et l’arrivée du chef sur un large autel, pupitre et tabouret noir, le rituel se met solennellement en place. La scène et ses rangées régulières tracent un espace sacré, un temple, pour sa déesse : un monde clos, un sanctuaire.
Marc Minkowski, redoublant presque le rôle du grand prêtre Nourabad, conduit l’ensemble avec ses deux bras, ses deux sceptres, qui coordonnent phalange et chœur avec les chanteurs solistes, souvent réunis en duo. Sa gestuelle est habitée, il chante avec les chanteurs, se tourne de droite à gauche pour donner leur entrée, il les étreint après leurs airs de bravoure, pénètre dans la phalange pour faire honneur à l’investissement de tous et de chacun. Rituel du don et du contre-don.

Les Musiciens du Louvre, avec leurs instruments anciens ou copiés (cordes en boyaux, vents baroques, percussions sèches), sont augmentés pour atteindre une taille critique, la masse solennelle qui convient au culte de Brahma.
L’attachement au style contrapuntique propre au baroque (voix superposées et entrelacées) et à la musique sacrée, surgit de la partition de Bizet. Les Musiciens du Louvre le rendent palpable dans les dosages des différents pupitres et dans leur manière de suivre leur ligne, avec la détermination du devoir à accomplir. Chacun prend place au sein de l’œuvre collective dans laquelle souffle l’esprit du serment. Marc Minkowski installe un souffle tragique, attentif aux élans différenciés des chanteurs.
Le cor anglais, ombre lumineuse de Nadir, flûte et harpe auréolant Leïla, bourdons graves des trombones attachés à Zurga, sont les auras sonores des personnages, cette enveloppe, plus ou moins subtile, qui les assigne à un rôle prédéfini et qui scelle leur destin.

Plus vite que la musique
Le chœur de l’Opéra Grand Avignon, très investi dans cette partition complexe, se montre parfois à la peine, dans les départs et les tempi vifs du chef. Il est le « sacrifié » de la version de concert, situé de manière statique en fond de scène, et pourtant saisissant dans la prière adressée à Brahma. Il est moins la voix du peuple, que celle de la foule anonyme et violente, tenue à l’écart du sanctuaire et pourtant soumise à la double loi de Zurga et de Nourabad. Il incarne la peur de l’inconnu, suite au blasphème et à la rupture du serment : « Nuit d’effroi, Nuit d’épouvante ».
Don de soies
Les quatre solistes incarnent chacun les contradictions et tensions attachés à leur serment. Pene Pati (Nadir), dans une magnifique prise de rôle, incarne le serment amoureux. Sa romance « Je crois entendre encore », suspendue au souvenir, est une offrande précieuse : une étoffe soyeuse et lumineuse. Son duo avec Leïla est comme un tissu qu’on n’ose pas porter.

Elsa Benoit (Leïla), arrivée en robe rose puis en blanc virginal, offre sa voix cristalline à son rôle de gardienne de la loi sacrée. Elle chante depuis la verticalité aérienne de son personnage, avec un vibrato qui sublime la matière, des trilles évanescents et des nuances suspendues.
Florian Sempey (Zurga), baryton tellurique et brûlant, est d’autant plus engagé dans le drame qu’il est dans la toute-puissance, le parjure puis la rédemption (« Pardonnez à l’aveugle rage »). Il se donne comme le véritable centre dramatique de cette version.

Face à lui, Nourabad (Edwin Crossley-Mercer), avec sa voix de schiste noir orientée vers le sol, comme s’il invoquait la divinité souterraine, est la figure du serment fanatique et inhumain.
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Le public applaudit très longuement l’ensemble des forces scéniques, conscient, au terme de ce rituel d’écoute, d’avoir assisté à une représentation unique et au Festival d’Aix unique représentation, comme en contre-don : une standing ovation en offrande ultime.

