OPÉRA – Le mythe de Calisto, suivante de Diane, trompée par Jupiter, persécutée par Junon et finalement transformée en constellation n’est pas des plus connus. L’opéra qu’en a tiré Francesco Cavalli (contemporain de Monteverdi) non plus. Il faut dire qu’il s’agit d’un monument : une œuvre intense et riche de contrastes et d’émotions, soigneusement mise en valeur par cette production du Festival d’Aix-en-Provence, qui après Rennes et Nantes vient d’être donnée à l’opéra d’Angers.
Liaisons dangereuses, sans hiatus
La Calisto surprend, par sa liberté de ton tout d’abord : travestissement, inversion des genres, amour lesbien, subversion de la mythologie classique (deux siècles avant Jacques Offenbach), qui témoignent de la liberté de mœurs de la Venise du XVIIe siècle, en fronde contre le clergé romain. Elle surprend ensuite par son caractère bigarré : le rire n’est jamais loin des larmes, la fête préfigure les pires cruautés (passage à tabac, viol, défiguration). Les humains (Calisto, Endymion) y sont malmenés par des divinités impitoyables, capricieuses et hypocrites.
Cette cruauté, Jetske Mijnssen la transpose très justement au XVIIIe siècle de Choderlos de Laclos, transformant les uns en grands aristocrates, les autres en gens du peuple ou de petite noblesse. La transposition fonctionne à merveille, révélant une portée sociale, et même féministe. La scénographie efficace et les éclairages à la bougie évoquent des tableaux de Fragonard qui, associés à l’expressivité de l’orchestre de Sébastien Daucé, forment un tout cohérent et d’une grande poésie.

Dieu est mort, a star is born
Difficile de savoir quel sens pouvait avoir la Calisto pour le spectateur du XVIIe siècle, mais il est évident que l’œuvre est truffée de message néo-platoniciens : l’âme prisonnière de la matière, la tromperie des apparences, la métempsychose… Des choses bien obscures à vrai dire. Pas la peine d’avoir ces clefs en main pour comprendre l’essentiel : un élan vers la liberté. Dans cette mise en scène, on se libère de sa condition en mettant à bas les dieux. Ou plutôt le Dieu, Jupiter, figure patriarcale et oppressive, poignardé par Calisto. Celle-ci ne devient plus une étoile désincarnée, mais une héroïne féministe. Le message est d’autant plus fort que les deux interprètes incarnent leur rôle avec brio. D’un côté, la Calisto de Lauranne Oliva rayonne par sa vivacité et son timbre chatoyant. De l’autre, le Jupiter d’Alex Rosen montre des accents tantôt langoureux, tantôt carnassiers avec une autorité plastronnante, mais explore aussi la voix de fausset sous son travestissement de Diane.

Carnaval baroque

Le reste du plateau vocal ne démérite pas, livrant une prestation de haute volée. La conduite d’acteur est minutieuse, rendant limpides les caractères et les émotions. Diane (Giuseppina Bridelli) est véhémente, mais tiraillée par ses sentiments. Junon (Anna Bonitatibus) laisse tonner sa jalousie tempétueuse. Mercure (Dominic Sedgwick) est le complice narquois de Jupiter. Pan (Petr Nekoranec) est un sigisbée plein de morgue, épaulé par son fidèle Silvano (José Coca-Loza). Enfin, il y a Lymphée, servante de Diane, jouée par un homme (Zachary Wilder), courtisée par l’espiègle Satirino. À noter, deux rôles de contre-ténor : Endymion, amoureux de Diane (Rémi Bres-Feuillet, plutôt « mezzo »), et Satirino (Théo Imart, plus aigu et cristallin), ce qui permet d’apprécier deux voix bien différentes.
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L’intensité dramatique de l’œuvre, qui dure près de trois heures, ne laisse pas indifférent le public angevin qui applaudit à tout rompre.

