FESTIVAL – La troupe Il Buranello débarque au Festival OFF d’Avignon pour « Charivari ! », un moment de folie baroque qui plonge le Théâtre du Miracle dans l’univers envoûtant de Purcell.
Les rues d’Avignon se remplissent et vibrent au rythme du Festival OFF. La foule se presse, se bouscule et s’agglutine devant les spectacles de rue. On choisit de s’aventurer dans une ruelle plus calme, presque déserte. C’est là qu’on croise un homme (Zeljko Drion-Manic) à l’allure étrange.
Ombre de soi-même
On s’arrête un instant pour l’observer : il porte un bonnet en laine rouge (en plein été !) et marche nerveusement sur un bout de rue, revenant sans cesse sur ses pas tout en sifflant un même refrain. Quand il remarque notre regard insistant, il s’approche et nous dit, d’une voix basse, avoir des visions venues d’un autre temps. Pas le temps de répondre qu’il nous attrape par le bras et nous entraîne dans une petite chapelle. À l’intérieur, l’obscurité est presque totale et la lumière semble saturée. L’homme sort de sa poche une lampe torche et explore l’espace. Soudain, il découvre un clavecin, posé non loin de l’autel. Comme attiré par une force, il s’approche, s’assied, et commence à jouer quelques notes. Puis sa voix s’ajoute, douce, presque murmurée. Ses phrases semblent adressées à quelqu’un… Une prière ? Une berceuse ? Soudain, des voix résonnent au loin. Des murmures d’abord, puis un brouhaha qui s’amplifie, qui se rapproche, qui menace. Nous voilà figés…

Esprits, êtes-vous là ?
Comme par enchantement, les vitraux laissent partiellement paraître quelques rayons de lumière de l’extérieur. Des silhouettes apparaissent dans la pénombre. Elles se glissent dans l’enceinte silencieuse vêtues de vieux vêtements un peu défraîchis aux teintes beiges. Leurs démarches sont étranges : certains sont bossus et avancent comme s’ils portaient les siècles sur leurs épaules. Tous semblent reconnaître notre ravisseur au bonnet rouge qui, en retour, va leur tendre les bras. Les spectres s’approchent, l’encerclent, et l’enlacent comme un des leurs. Puis, d’un même mouvement, ils se tournent à l’unisson vers moi. Leurs visages se figent. Une même expression d’effroi hypnotique se lit sur chacun de leurs traits. Et soudain, tout s’accélère. Comme pris d’un délire incontrôlable, ils se mettent à trépigner sur place, à tourner, à danser dans une agitation incessante.

Leurs pas se heurtent, leurs corps s’évitent de justesse, et dans ce ballet inarrêtable, ils déchirent des feuilles de papier qu’ils laissent voler autour d’eux. L’un de ces fragments tombe à nos pieds. Un mot, ou plutôt un nom, apparaît : Henry Purcell. Le compositeur baroque anglais ? À peine a-t-on pensé son nom que tous les regards se braquent de nouveau sur nous, d’un coup, comme s’ils avaient lu dans notre esprit. Ils s’approchent lentement, comme possédés, et se mettent à parler… en vieil anglais du temps de … Shakespeare ? Plus on les écoute, plus on les comprend. Ce ne sont plus des ombres : ce sont des âmes pleines, entières, qui chantent leur mémoire à travers le temps, comme si leurs vies oubliées reprenaient forme. On n’ose plus cligner des yeux, de peur que tout disparaisse. L’un d’eux nous raconte son histoire. Puis un autre. Et encore un autre. Tour à tour, ces esprits nous confient leur passé : des récits de douleur, d’amour, de trahison ou de gloire. Leurs voix s’élèvent, parfois bouleversantes, parfois enjouées, presque enfantines.
Vagues à l’âme

La voix voluptueuse de la première âme (Capucine Méens) caresse l’espace comme une brise légère. Chaque mot semble flotter, apportant une douceur lumineuse à son récit. Puis vient une autre voix féminine (Stéphanie Révillion) dont le timbre plus riche et mordant résonne avec une gravité magnétique. Ses paroles semblent porter le poids de plusieurs vies et paraît soulagée de l’exprimer librement. Le troisième esprit (Sylvain Manet), lui, semblait au bord de la rupture. Son récit, fiévreux, jonglait entre colère et désespoir. Sa narration s’accélérait, s’emballait, emportée par une force incontrôlable, presque affolante. Une autre âme (Maxime Duché) s’imposa avec assurance devant ses camarades. Sa voix, bien ancrée, déployait un discours plus confiant et prononcé. Enfin, Mathieu Gourlet fit vibrer l’espace de sa voix caverneuse dont la résonance détonne dans la voute. Dans un geste d’unité, il accordait la troupe, ramenait les âmes dispersées vers une même pulsation.
Aux côtés de ces voix hantées, des âmes accompagnent leurs récits en se joignant à la sérénade endiablée du clavecin. L’une jouant de la viole de gambe (Flore Seube) et l’autre, du théorbe (Diego Salamanca), les trois entrent dans la folle ivresse, leurs sons se mêlant à ceux des spectres. On reste là, immobiles, fascinés. Lorsque la frénésie retombe, un grand soupir semble regagner le lieu sacré. Les âmes une à une s’évaporent, laissant un grand vide. On reste seuls, figés, tandis que l’homme au bonnet rouge demeurait comme inerte face au clavecin, le regard perdu dans les touches. Il tourne lentement la tête vers nous, et nous indique la sortie d’un geste sec. Sans un mot, on s’exécute.
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La lumière et les bruits familiers de la ville nous reviennent. On reprend enfin notre souffle : on vient de traverser une expérience hors du temps. Encore étourdie, on s’arrête devant le bâtiment, n’osant réaliser ce qui venait de se passer. Notre regard se pose alors sur un petit écriteau, presque discret, accroché près de l’entrée : Chapelle du Miracle. On sourit intérieurement.
Oui… elle porte bien son nom. Et sa cour aussi.

