FESTIVAL – Pour sa deuxième édition, le Chamonix Vallée Festival invite la pianiste Angela Hewitt à l’Espace Michel Croz pour une ascension sans filet : celle des Variations Goldberg de Bach, jouées dans leur intégralité, sans partition ni entracte.
Un silence bleu habille la salle Michel Croz en ce vendredi soir du 2 août, troisième concert du Chamonix Vallée Festival. Sur la scène sobrement éclairée, le piano trône seul, immobile. Le lieu, initialement prévu dans l’église Saint-Michel, a finalement été déplacé dans cet auditorium de 286 places assises. Le directeur prend la parole en ouverture, puis s’efface. Angela Hewitt entre, saluée avec ferveur. Avant même de jouer, elle s’adresse au public. Un moment rare, précieux, pour introduire une œuvre monument : les Variations Goldberg. Angela Hewitt s’apprete à gravir l’Aiguille du Midi baroque.
Un sommet pianistique… sans oxygène de secours
Interpréter les Variations Goldberg sans partition, sans pause, relève de la performance autant que de la prière. Hewitt le sait : cela fait cinquante ans cette année qu’elle gravite autour de cette œuvre, qu’elle joua pour la première fois en concours au Kennedy Center. Ce soir, elle s’y donne tout entière.
Dès l’Aria initiale, son jeu se révèle aérien, mais ancré, à la fois mesuré et habité. Chaque voix s’élève, chaque contrepoint respire. L’acoustique de la salle, peu flatteuse pour le répertoire, aurait pu assourdir certaines subtilités. Mais la pianiste module sa sonorité, travaille les pédales, allège les attaques. Le toucher est précis, presque chuchoté par instants, toujours sur la pulpe du doigt.
Partition vivante, geste chorégraphique
Variations après variations, Angela Hewitt imprime sa lecture. Les tempi sont constants, d’une rigueur métronomique, mais sans rigidité. On sent la jubilation à l’œuvre : cette musique n’est pas récitée, elle est vécue. Les doigts dansent, parfois à l’image d’un fouetté classique, clin d’œil assumé à son passé de ballerine. Les croisements de mains deviennent chorégraphie, les regards vers l’instrument une conversation silencieuse. À plusieurs reprises, son index levé semble défier le clavier : « Ne me trahis pas ». Il ne le fera pas.
Les élans corporels de la pianiste accompagnent son interprétation, sans jamais la parasiter. On assiste à un tête-à-tête intime entre l’artiste et l’œuvre, dont le public est un témoin ému.
Un épilogue suspendu
Dans les dernières variations, l’énergie devient plus grave, presque méditative. L’Aria da capo revient comme un souvenir. Puis plus rien. Hewitt reste penchée sur le clavier, dos arrondi, mains collées aux touches. Un silence s’installe, palpable, jusqu’au dernier souffle, retenu pendant de longues secondes. Et soudain, le public explose. Standing ovation immédiate, unanime, bouleversée.
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Angela Hewitt, elle, reste longtemps avec ceux venus la saluer dans le hall. Une présence humble, généreuse. Comme si, après avoir gravé les cimes, il lui fallait encore redescendre vers les autres.

