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Tchaïkovski et Mahler à Verbier : les deux font la terre

FESTIVAL – Après avoir accueilli trois semaines durant le gratin mais aussi la jeune relève de l’art instrumental et lyrique, avec de jolis concerts à la clé, le Verbier Festival conclut son édition 2025 avec une affiche mêlant Tchaïkovski et Mahler. Où quand musique rime plus que jamais avec tellurique.    

C’est ça, la terre. Des paysages alpestres comme des tableaux à la Prosper Dunant, avec des montagnes dont les cimes tutoient le ciel quand elles ne s’admirent pas dans quelque lac glacé. Une nature vivifiante en somme, comme celle qu’offrent les alpes suisses du Valais, où le Verbier Festival, pour sa 32ème édition, accueille une nouvelle fois les meilleurs ambassadeurs de la musique classique. Ainsi de la pianiste Khatia Buniatishvili et du chef Paavo Järvi, qui viennent conclure cette édition 2025 avec un copieux programme unissant Tchaïkovski et Mahler, ce qui n’est pas la pire des affiches pour fédérer un public massif au pied des pics et des cols.

Chouette, c’est l’heure du réveil

C’est donc ça, la terre. De grandes étendues d’eau et de verdure sur lesquelles se lève tous les jours un soleil majestueux, suscitant comme un émerveillement renouvelé, tel celui ressenti à l’écoute des premières notes de ce Premier concerto pour piano de Tchaïkovski. Emerveillement d’autant plus palpable lorsque le sunrise émane d’une artiste solaire, Khatia Buniatishvili, une virtuose de son instrument, qui impose d’emblée un jeu qui parait si facile, si limpide, mais qui est pourtant si technique et méticuleux, fruit on l’imagine de longues heures d’un travail acharné. Couleurs vives, rythmique sautillante à la manière des premiers oiseaux à l’aube, et puis soudain des nuances séraphiques comme des respirations bienvenues avant que le jour aveuglant n’éclate : tout concourt ici à se réconcilier avec l’idée du réveil.  

Mais c’est aussi ça, la terre. Un ciel qui parfois se couvre, des nuages qui pleurent, et des âmes qui s’en trouvent chagrinées, à se dire « à quoi bon » et à se demander de quoi demain sera fait. Précisément des pensées qui peuvent gagner l’auditoire à l’écoute d’un deuxième mouvement où la gaieté et l’innocence semblent s’effacer devant le spleen et la langueur, en atteste un jeu tout en introspection et en finesse, introduit par des pizzicatis de cordes et une flûte aux sonorités d’un coton dans lequel l’on voudrait s’envelopper à jamais, qui plus est lorsqu’un violoncelle charmeur vient s’en mêler. Las : le réel, toujours, finit par l’emporter. 

Plus vite que son ombre

Car c’est aussi ça, la terre. Des endroits où tout va toujours trop vite, où il faut courir sans que l’on sache toujours derrière quoi, et où la fougue se répand comme une fièvre. Un peu ce que l’on ressent à l’écoute de ce bouillonnant Allegro final, nourri à l’orchestre par les crescendos impeccablement commandés par le chef Järvi, et lustré au piano par un jeu tout en fuoco et en ardeur, où les doigts de la pianiste, façon Lucky Luke, semblent se poser sur le clavier plus vite que leur ombre, et où se dégage une puissance sonore qui rappelle, après la nostalgie du deuxième mouvement, à quel point la vie, sur terre, peut être jubilatoire aussi. 

Oui, c’est aussi ça la terre. De grandes contrées dont l’exploration se fait précisément jubilatoire, et en tout cas porteuse de joyeuses surprises : ici un panorama donnant à voir des collines multicolores et interminables, là des vallées encaissées et hostiles d’apparence, plus loin des forêts mystérieuses que l’on s’imagine traverser façon Colomb découvrant l’Amérique. C’est bien tout ça, un sentiment d’exploration, d’immersion, d’errance, que ressent un captif public à l’écoute de ce premier mouvement de la Symphonie n°1 de Mahler, qui ne s’appelle pas Titan pour rien. Car c’est un travail de titan que de faire entrer tant de pupitres dans un même élan de vaillance, de poésie, d’éclat sonore, travail mené de main de maître par Paavo Järvi, dont les musiciens du Verbier Festival Orchestra, déjà au diapason de l’émotion qui transpirait chez Tchaïkovski, sont à nouveau fidèles à l’esprit tourmenté et ténébreux de l’œuvre ici jouée. 

Titan

En effet, c’est aussi ça, la terre. Des ténèbres, des paysages gagnés par le brouillard, tels ceux dépeints par l’orchestre dans le début du troisième mouvement, sur le thème de Frère Jacques (mais oui !), repris en canon par la contrebasse, le basson puis les cordes, en un genre de marche funèbre qui n’annonce rien de bon. Car l’orage arrive, au IV, et il est puissant : l’éclair figuré par des cymbales et timbales tonitruantes, la foudre qui tombe avec un tutti de cordes et de cuivres magmatiques, et un écho qui résonne longtemps avec des trompettes et des violons que plus rien n’arrête. La jeunesse est de rigueur, ici, dans les rangs de l’orchestre, mais cette jeunesse n’a peur de rien, et parvient même finalement à chasser l’orage. Car à l’heure du grand final, plus en osmose que jamais, les pupitres font revenir la lumière du jour, au prix d’ultimes mesures comme une extase sonore, les cors, debout, rivalisant de puissance avec des timbales déchaînées, des cordes endiablées, et des vents enflammés. Plus qu’une fin : une apothéose, une vraie !

À lire également : Khatia Buniatishvili : c’est sa tournée !

Ainsi, c’est ça la terre. Des paysages hostiles et une nature mystérieuse au premier abord, mais toujours la beauté qui triomphe, celle du monde, mais surtout ici celle de la musique. Une musique plus enivrante que jamais, d’autant plus quand elle est portée par autant de talents conjugués et nourrie par l’œuvre et l’esprit si fertile de Tchaïkovski et Mahler. Plus que jamais, ici, ces deux-là font la terre.

Demandez le programme ! 

P.I. Tchaïkovski – Concerto pour piano n° 1
Bach-Marcello – Adagio du Concerto en ré mineur (bis)
G. Mahler – Symphonie n°1 dite « Titan »

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