FESTIVAL – Samedi 13 septembre, l’église médiévale San Silvestro, au cœur de Viterbo, accueille l’ensemble Terra d’Otranto dirigé par le violoniste baroque Doriano Longo, dans le cadre du Festival Alessandro Stradella. Le programme, Tarantule Antidoti e Follie, rassemble musiques, textes et traditions autour de la tarantola, de l’Espagne aux Pouilles, en passant par l’ancienne terre d’Otranto et la France.
Dès l’entrée, les spectateurs découvrent une panoplie d’instruments d’époque posés sur scène : guitare espagnole, théorbe, violon baroque, tambours à cadre. Mais ce qui semble d’abord une exposition silencieuse s’anime soudain au fond de l’église : un homme, vêtu en paysan, surgit à la porte et déclame l’histoire de la tarantola qui remonte à 1362. Une guitare lui répond, esquissant une première mélodie. Le public est surpris, déstabilisé, mais aussitôt happé.
La tarentelle, de la morsure au concert
La légende veut qu’au Moyen Âge, les habitants du sud de l’Italie soient victimes de morsures de la tarentule, et que seul un remède musical — la danse frénétique de la tarentelle — puisse les sauver. De ce rituel païen est née une tradition musicale qui a traversé les siècles. On la retrouve sublimée par des compositeurs : Lully glisse une tarentelle dans ses ballets de cour, Liszt compose une Tarantella napolitaine, et Stravinsky s’en inspire dans la Tarantella de sa Suite Italienne. Le concert de Viterbo s’inscrit dans cette filiation, tout en renouant avec les racines populaires et théâtrales du mythe.
Théâtre, musique et danse en fusion
Comédien, Angelo De Leonardis incarne une galerie de personnages : paysan espagnol, médecin de la peste avec masque, pape, bourgeois français — et toujours avec l’accent ! Nadia Esposito répond avec des récits, la danse, les castagnettes espagnoles et une énergie communicative. Vers la fin du spectacle, elle entraîne même le public à danser, tandis que Doriano Longo interrompt un instant son violon pour la rejoindre.
La transe des tarentelles
La narration s’appuie sur un répertoire qui traverse les siècles :
- Prologo (Fonimma tu teù pu chorei, Bella la luna)
- Extraits de la Musurgia Universalis (A. Kircher, 1660) : Antidotum Tarantolae, Stu petto è fattu cimbalu d’Amuri, Tarantella tonum phrygium
- En Espagne : Fandango (G. Sanz), Il medico e il musicista scettico (Domenech y Amaya, 1790), Aire de Spagna, Folia
- Pene d’Amore, Il Marchese Palmieri (J.H. von Riedesel, 1771), Agapito
- Battaglia di Tarantelle (anonyme, XVIIe–XVIIIe)
- En Puglia : La terra di Puglia (Quasimodo, 1962), Diverse partite per tambour à cadre (E. Agricola / A. Experct), Lamento di taranta (D. Longo), Tarantella d’Otranto (trad. Salento)
Doriano Longo dirige tout en jouant du violon, donnant l’élan collectif et insufflant aux musiciens une énergie commune. Leur jeu se caractérise par une rythmique très flexible, souple mais toujours habitée par la pulsation, comme une respiration partagée. Plusieurs pièces sont conçues pour la danse et adoptent des formes simples en rondeau, presque paysannes, qui invitent à la répétition et à la transe. Les instrumentistes incarnent pleinement les émotions qu’ils veulent représenter — la douleur, la folie, l’extase — et les traduisent en sonorités franches et directes, en continuité avec l’esprit du rituel.
Les voix, les percussions, les cordes et les couleurs lumineuses — rouges et bleues sur les fresques médiévales en lambeaux — font osciller l’église entre rituel archaïque et fête populaire. Les spectateurs battent des mains, répondent aux rythmes, et basculent eux aussi dans la transe.
Épilogue dansé
Le bis transforme l’église en bal improvisé. Nadia Esposito danse avec deux jeunes filles du public, bientôt rejointes par l’autre soliste. La scène devient magique : un instant suspendu, entre sacré et profane.
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Antidote (presque) garanti
Tarantule Antidoti e Follie ne se contente pas de raconter la tarantola : il l’incarne, la fait revivre et la partage. On sort de l’église guéri de siècles de peurs et de morsures, le sourire aux lèvres. Et si une tarantule rôde encore à Viterbo, inutile de chercher un médecin : l’antidote s’appelle Terra d’Otranto !

