OPÉRA – En ouverture de sa nouvelle saison, le Grand Théâtre de Genève propose un Tannhäuser troublant qui oppose l’amour sensuel à l’amour sacré dans une mise en scène épurée de Michael Thalheimer et dirigé par le chef Mark Elder.
Deuxième des grands opéras de Wagner, Tannhäuser fut créé en 1845 à Dresde. Constamment remanié par son compositeur notamment pour une version amplifiée à Paris en 1861 et une de synthèse à Vienne en 1875 qui est celle donnée à Genève, cette œuvre est la matrice d’un thème essentiel du maître de Bayreuth : le conflit entre l’amour charnel et l’amour spirituel. Cette opposition, ce conflit entre la chair et l’esprit, est un thème qui traverse toute l’histoire de l’opéra, de Monteverdi à Alban Berg. La mise en scène sobre et efficace de Michael Thalheimer, qui a remplacé au pied levé Tatjana Gürbaca souffrante deux mois avant le début des répétitions, déploie avec un beau sens esthétique ce dualisme qui obséda Wagner toute sa vie. Juste avant sa mort, il travaillait encore à une ultime version de Tannhäuser demeurée inachevée.

La chair est triste hélas
Pendant la vaste ouverture et scène introductive faite de raffinements orchestraux et d’audace harmonique, on entend les volutes du désir se manifester. Seul sur scène, le ténor suédois Daniel Johansson campe un Tannhäuser déchiré par ses désirs contradictoires, avec une tessiture ample et colorée servie par une projection souveraine. Lassé de son séjour dans le Venusberg, cet ancien minnesänger – chanteur troubadour médiéval allemand – voudrait quitter Vénus et ses délices amoureux. Au milieu de la scène trône un vaste cylindre noir, anneau géant dans lequel se lamente Tannhäuser. Cette carcasse de réacteur symbolise la matrice du Venusberg, le désir charnel vu comme un cylindre centrifuge. En surgit la mezzo-soprano russe Victoria Karkacheva qui, par sa voix profonde, chaude et enveloppante en Vénus tente de retenir Tannhäuser. Impuissante, la déesse licencieuse n’arrive pas à convaincre Tannhäuser, qui rejette cet univers de volupté caractérisé par le faste orchestral du Wagner nouvelle manière qui réécrivit cette partie lorsqu’il aiguisa sa nouvelle écriture, associant une extrême finesse mélodique à une harmonie troublante dans sa dissolution.

L’impossible retour
En invoquant la vierge Marie, Tannhäuser provoque la disparition de Vénus. De retour dans le monde réel dans la campagne de la Wartburg, il retrouve le Landgrave Hermann – la basse Franz-Josef Selig à la voix sombre et puissante – et ses chanteurs arrivant d’une partie de chasse. Le cylindre menaçant du désir et de l’amour profane se voile dans l’ombre de l’arrière-scène pendant qu’ont lieu ces retrouvailles contrastées des minnesängers de l’amour sacré avec Tannhäuser corrompu par l’amour profane. Lorsque le minnesänger Wolfram von Eschenbach – admirable Stéphane Degout, baryton aux sonorités charnues si chantantes – évoque Elisabeth, Tannhäuser le pénitent plonge dans la mélancolie, lui qui nourrissait d’ardents sentiments pour cette nièce du landgrave.

Amour courtois versus amour grivois
Alors que sur le plateau épuré, le seul décor demeure le cylindre muet du Venusberg en arrière-plan, le landgrave Hermann – demande à ses chanteurs / minnesängers d’explorer la nature de l’amour. Wolfram von Eschenbach et son alter ego Biterolf – la sémillante basse Mark Kurmanbayev – célèbrent l’amour platonique noble et sacré quand Tannhäuser s’énerve et chante l’amour physique. Dans son emportement il révèle sa relation avec Vénus, provoquant le scandale. Devant la violente réaction du public du concours de chant, Elisabeth – la soprano Jennifer Davis dotée d’une voix chaude tout en sensibilité – intervient pour protéger son soupirant malgré son désarroi. Banni de la Wartburg, Tannhäuser doit rejoindre des pèlerins pour demander pardon au pape à Rome.
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Un an plus tard, alors qu’Elisabeth semble morte, Tannhäuser repentant revient de Rome et croise Wolfram. Il succombe cependant de nouveau au désir et invoque Vénus. Le cylindre du désir se met à rougeoyer tandis que la déesse langoureuse refait surface. Tannhäuser mourra finalement chastement, tandis que le chœur du Grand Théâtre de Genève loue l’amour sacré, alors que l’orchestre de la Suisse Romande sous la direction altière de Mark Elder conclut avec intensité ce mystère médiéval des deux faces de l’amour qui hanta Richard Wagner.

