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Roxane Stojanov : « vivre mille vies »

ENTRETIEN – Son parcours, ses rôles, sa nomination en 2024, sa couleur porte-bonheur : découvrez tout de Roxane Stojanov, étoile du ballet de l’Opéra de Paris, dans un grand entretien, avec une grande danseuse. Au propre, comme au figuré.

Qu’est-ce qui a éveillé en vous le désir de danser ?

Au départ, la danse est arrivée un peu par hasard. Comme j’étais la plus jeune, avec un écart d’âge assez important avec mes grandes sœurs déjà étudiantes, mes parents cherchaient une activité pour moi. Mes sœurs m’ont proposé la danse, parce que j’avais « le rythme dans la peau ». J’ai commencé en Macédoine du Nord, le pays d’origine de mon père. J’avais 8 ans et ce n’était pas un cours d’éveil corporel, mais un vrai cours de danse : avec la barre, le travail de mémoire, le rythme.

Très vite, ça a été une découverte magique, presque comme un jeu : à chaque cours, il fallait corriger les remarques du cours précédent, et progresser. À 9 ans, j’ai eu mon premier rôle sur scène, la Fée Clochette dans Peter Pan. C’était stressant, mais merveilleux : raconter une histoire à travers un personnage, transmettre des émotions par le corps, et voir que le public vivait la même aventure que moi. Cette vibration, ce moyen d’expression sans paroles, m’a donné envie de continuer.

Puis, c’est devenu plus sérieux. J’ai rencontré des professeurs qui ont su guider mes parents et m’encourager. J’adorais relever des défis, me dépasser, me faire plaisir par la danse. C’est un métier exigeant, mais si on s’accroche, on peut danser tout le temps.

À quel moment avez-vous su que la danse serait plus qu’une passion, mais une véritable vocation ?

Mes parents et moi ne connaissions absolument pas ce milieu. J’ignorais tout des grades, des compagnies… Je voulais seulement danser ce que je voyais dans les vidéos, comme Le Lac des cygnes ou Don Quichotte. Je n’avais pas encore compris qu’une école de danse, c’est en réalité une formation comparable aux études universitaires, avec une vraie rigueur académique.

© Maria-Helene Buckley

C’est vers 13-14 ans que j’ai pris conscience de l’enjeu : l’école ouvrait une porte directe vers le Ballet de l’Opéra de Paris. J’ai alors compris que ce n’était pas seulement une activité ou une passion, mais un véritable chemin professionnel. La route est longue et exigeante : il faut déjà réussir à entrer, puis s’accrocher malgré les difficultés. C’est un luxe immense de pouvoir danser, mais c’est aussi un métier très dur, qui commence très tôt.

Il faut donc être déterminé très jeune, savoir que l’on a envie de faire ça toute sa vie. Et surtout, il faut avoir un mental solide pour tenir, car il y a forcément des moments difficiles. L’important est que la danse ne nous rende pas malheureux, malgré les sacrifices qu’elle demande.

Pouvez-vous nous raconter votre parcours de formation, les étapes importantes qui vous ont menée jusqu’à l’Opéra de Paris ?

J’ai intégré l’école de danse à 12 ans. Les six années passées en internat m’ont profondément marquée : c’était une immersion totale dans le monde de la danse. Ce chemin, jalonné de travail, de sacrifices mais aussi de grandes joies et de découvertes, m’a menée jusqu’à l’Opéra de Paris.

DON QUICHOTTE

Mon parcours a été assez fluide : j’ai été engagée dès le début de l’école de danse, puis titularisée grâce à mes bonnes notes, souvent première ou deuxième de ma classe. Cela peut donner l’impression d’un chemin sans embûches, mais rien n’a été facile : chaque étape a demandé un travail acharné. J’ai d’ailleurs redoublé ma dernière année avant d’être engagée en CDI directement au concours interne.

Comment fonctionne la montée en grade à l’Opéra de Paris ?

À l’Opéra, tout repart de zéro. Chaque année, il faut repasser des concours pour monter en grade. Le concours, c’est à la fois une épreuve et une opportunité : c’est le seul moment où l’on se présente seule en scène, devant le jury et le public. C’est stressant, mais galvanisant d’avoir la scène de Garnier rien que pour soi.

Le grade de sujet m’attirait particulièrement : il est exigeant, car il faut à la fois danser au sein du corps de ballet et assumer des rôles de solistes. Je me souviens d’un concours en particulier : je n’ai pas obtenu le grade espéré, mais Aurélie Dupont m’a confié mon premier rôle dans Rubis. Ce fut un déclic : la scène, les rôles, l’interprétation, tout prenait une nouvelle dimension, différente de la préparation des concours.

© Agathe Poupeney

Dans ces épreuves, on présente deux variations : une imposée, identique pour toute la classe, qui met en valeur la technique pure ; et une libre, classique ou contemporaine, où l’on peut exprimer sa personnalité. J’aimais me challenger dans des chorégraphies toniques, peu adaptées à mon gabarit, car je suis grande. Ça me faisait progresser. Pour moi, chaque concours était une façon de renforcer ma technique, mon mental et mon rapport à la scène.

Ce que j’aime le plus, c’est affronter ce stress, me retrouver devant un public et réussir à donner l’impression que tout est facile. Car c’est ça, la danse : même quand l’effort est immense, il faut transmettre au spectateur la grâce, l’émotion et la légèreté.

Quelles variations libres avez-vous choisies lors des concours ?

Quand je suis montée coryphée, j’ai choisi la variation de l’Automne  de Jerome Robbins. Le costume lui-même, une robe rouge donnait une vraie personnalité au rôle, presque une force supplémentaire.

Le concours qui a véritablement débloqué mes premiers rôles de soliste, même si je n’ai pas obtenu le grade de sujet à ce moment-là, fut Bhakti de Béjart, aussi dans un académique rouge. Puis, c’est avec la variation d’Odette dans Le Lac des cygnes que je suis finalement montée sujet. C’est un rôle que j’adorerais danser un jour dans son intégralité : j’y avais trouvé une dimension plus lyrique, plus sensible.

Ensuite, je suis devenue première danseuse avec la variation d’Esmeralda de Roland Petit. Ce rôle demande beaucoup de caractère et j’avais aussi une robe rouge, à défaut d’avoir le costume blanc !

© Julien Benhamou

Mon premier grand rôle a été Kitri dans Don Quichotte, en rouge, puis Paquita, où j’ai reçu ma nomination — encore une fois en rouge dans la première partie. J’ai remarqué qu’il y a une récurrence : beaucoup de mes personnages forts, au tempérament affirmé, sont associés à cette couleur. Le rouge symbolise bien leur caractère et, d’une certaine façon, il correspond aussi au mien.

Pour moi, la danse ne se résume pas à un sport de haut niveau. J’ai toujours besoin de raconter une histoire pour que ma danse ait du sens. Même lorsqu’il s’agit d’une pièce abstraite, il y a toujours quelque chose à incarner : des images, des atmosphères. C’est ce qui rend ce métier fascinant : à travers chaque rôle, chaque variation, on a la chance de vivre mille vies.

Dans votre parcours, qu’est-ce qui vous procure le plus d’enthousiasme ?

Ce que j’aime le plus à l’Opéra, c’est la diversité des styles que je peux travailler : le classique, le néo-classique, le contemporain… Passer de l’un à l’autre est extrêmement enrichissant. Même si les ballets n’ont parfois rien à voir entre eux, j’arrive à établir des ponts, et cela nourrit à la fois ma technique et mon expression.

Grâce à cette variété, je ne ressens jamais de saturation. Au contraire, elle libère mon esprit et mon corps. C’est un défi permanent, un travail d’orfèvre, presque comme de la dentelle, qui me permet ensuite d’être libre sur scène. Et c’est dans ces instants de scène, totalement dans le présent, que je m’épanouis le plus.

À l’inverse, qu’est-ce qui représente le défi le plus exigeant, au quotidien ou sur scène ?

Le plus difficile, c’est de danser même quand le corps souffre. On a souvent mal partout, mais il faut mettre de côté la douleur et la fatigue pour continuer à travailler et à se produire sur scène, même quand l’envie n’est pas toujours là.

Il y a aussi le rythme à tenir : une saison est extrêmement dense. Contrairement à certains sportifs de haut niveau qui se préparent pour un seul objectif ou une seule performance, nous enchaînons parfois de véritables « sprints » avec les spectacles. Cela peut créer des moments de baisse d’énergie, des coups de fatigue. Le vrai défi est donc de savoir s’écouter, trouver du repos quand c’est nécessaire, tout en restant présent et engagé, comme dans n’importe quel métier exigeant.

Quels sont vos atouts et vos forces particulières sur le plan technique et de l’expression artistique ?

Je dirais que ma principale force est ma capacité d’adaptation. J’aime passer d’un style à l’autre. Parfois, il m’arrive de danser trois ballets très différents dans la même journée, et ce switch permanent nourrit mon interprétation.

Sur le plan technique, ma grande taille est aussi un atout : elle apporte une dimension de puissance et de force à certains rôles, ce qui peut être très galvanisant. J’ai aussi cette capacité à lâcher prise une fois sur scène. Quand j’ai beaucoup travaillé et que j’ai confiance, je parviens même à laisser le personnage prendre le dessus.

Ma nomination a été un moment important : elle m’a rassurée, car j’ai senti que je suivais la bonne direction et que mon travail était reconnu. Ça me motive à continuer, tout en restant consciente que j’ai encore des points faibles, sur lesquels je travaillerai toujours.

Quels maîtres ou pédagogues ont marqué votre apprentissage, et que vous ont-ils transmis ?

Il y en a eu beaucoup, et je ne pourrais pas tous les citer. Dans une carrière, ce sont des rencontres qui comptent, parfois sur quelques mois, parfois sur plusieurs années, mais chacune apporte quelque chose au bon moment.

Deux coachs m’ont particulièrement accompagnée dès l’école de danse : Fabienne Cerutti et Wilfried Romoli. Fabienne, qui avait connu Rudolf Noureev, m’a transmis des indications et des mots qu’il aurait lui-même pu donner. Wilfried, lui, m’a énormément aidée sur les sauts. Comme je suis très grande, c’est un exercice plus difficile pour moi, et grâce à lui, j’ai gagné en puissance et en force.

Je citerais aussi Jean-Guillaume Bart, professeur au Ballet. Il m’a coachée sur mes premiers grands rôles d’étoile, notamment Kitri dans Don Quichotte, qui était mon premier trois actes. Il m’a poussée à me dépasser dans ce défi immense. C’est également lui qui m’a suivie dans Paquita, lors de ma nomination. Grâce à son exigence et à son soutien, j’ai trouvé du plaisir dans des morceaux de répertoire qui peuvent impressionner par la masse de travail qu’ils demandent. Il n’a rien lâché, et c’est ce qui m’a permis de me sentir totalement libre le jour du spectacle.

Vous avez travaillé avec des personnalités très différentes comme Pierre Lacotte et William Forsythe : qu’avez-vous retenu de chacune de ces expériences ?

Avec Pierre Lacotte, j’ai participé à la création du Rouge et le Noir. Je n’étais pas la première distribution — le rôle avait été pensé pour Valentine Colasante — mais j’ai dû m’approprier ce qui avait été conçu pour elle. Il donnait très peu d’indications, parlait peu, et c’était passionnant de travailler dans ce silence, avec une grande liberté d’interprétation. J’ai dansé le rôle d’Élisa, véritable fil rouge du ballet. Entre nous, il y a eu une entente immédiate : il me disait « avec vous, c’est simple, il n’y a pas besoin de mots, il suffit d’un regard et vous comprenez ». Ces échanges étaient fluides, presque évidents. Il a d’ailleurs été très heureux de ma nomination comme Première danseuse, et j’ai été nommée étoile sur l’un de ses ballets. Pour moi aussi, c’était une fierté particulière.

© Maria-Helene Buckley

Avec William Forsythe, ce fut un véritable cadeau. J’ai eu la chance de le rencontrer parce que j’ai remplacé Ludmila Pagliero, blessée. Il a tout adapté sur moi, et lui aussi a cru en moi à un moment où je doutais d’être suffisamment intéressante. J’apprenais ce qu’il avait créé sur Ludmila, mais il me disait : « Je veux que les gens te voient comme moi je te vois ». Il m’a permis de développer toutes mes capacités, de me révéler aux autres, mais surtout de me révéler à moi-même.

Travailler avec lui, c’est entrer dans un univers de surprise permanente : il attend qu’on le surprenne. Il me faisait sentir qu’il y avait en moi quelque chose d’unique, que j’étais capable de faire avec mon corps des choses nouvelles. Il utilisait autant mes qualités que mes défauts pour créer : il ne s’agissait plus d’incarner un rôle, mais d’être pleinement moi-même. Ce ballet a été un déclic pour ma nomination. Je lui dois énormément : il m’a offert un immense cadeau.

Y a-t-il un chorégraphe contemporain avec lequel vous rêveriez de collaborer ?

Mats Ek faisait partie de mes rêves, et j’ai eu la chance de travailler avec lui. Quant à Pina Bausch, vu comment tout le monde parle d’elle, ça aurait été dingue de la rencontrer mais ce serait déjà incroyable de pouvoir un jour aborder l’une de ses pièces.

Parmi les rôles que vous avez interprétés, lequel vous a le plus marqué, et pourquoi ?

Kitri reste un rôle très marquant pour moi, car c’était mon premier ballet en trois actes. Je ne cherchais même pas de nomination : depuis toute petite, on travaille juste pour atteindre ce niveau un jour. J’ai eu le droit à deux représentations, ce qui est assez rare pour un premier danseur.

Paquita est également un rôle très fort. L’acte I m’a demandé un travail intense : c’est du pur Lacotte, avec des pas de cours extrêmement rapides, environ trente pas à la minute (rires). C’est très exigeant techniquement et au niveau cardio, surtout pour une danseuse grande comme moi. Chaque variation s’enchaîne, et il faut garder la précision et l’énergie tout au long. Cette nomination a été une belle récompense pour tout ce travail.

Qu’avez-vous ressenti lors de votre nomination d’étoile sur Paquita ? 

C’était totalement inattendu. Je ne m’y attendais pas du tout. En général, une nomination arrive lorsqu’on danse avec une étoile, ce qui n’était pas mon cas. Mon partenaire était lui aussi premier danseur, et lorsque les annonces ont commencé, j’ai cru que c’était pour nous deux.

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Le moment a été incroyable, chargé d’émotion. J’avais déjà les larmes aux yeux avant même l’annonce. Tout est si rapide, on se demande si c’est réel… J’ai voulu savourer chaque instant, surtout que ma mère et plusieurs proches étaient présents dans la salle. Je n’aurais jamais voulu être au courant avant, car je ne dansais pas pour ça mais pour les personnes qui étaient dans la salle et mes proches.  

Depuis cette nomination, en quoi votre vie et votre rapport à la scène ont-ils changé ?

Pour l’instant, ma vie n’a pas fondamentalement changé. Depuis plusieurs mois déjà, j’avais accès à des rôles de soliste, et la suite de la saison était déjà prévue. En revanche, mon planning est devenu un peu plus souple, car les étoiles ont moins de contraintes horaires.

Ce titre m’a surtout apporté une validation : j’ai senti que ce que je faisais était apprécié, ce qui m’a permis de me sentir plus libre pour expérimenter. Avant, il y avait toujours une pression pour « bien faire » afin d’obtenir d’autres rôles. Aujourd’hui, je sais que, quoi qu’il arrive, je danserai. Cette reconnaissance est à la fois une motivation et une forme de pression positive pour continuer à grandir et être à la hauteur de ce titre.

Y a-t-il un rôle ou un ballet que vous n’avez pas encore dansé et que vous aimeriez incarner ?

Pour l’instant, tout s’ouvre devant moi. Je me projette surtout sur la prochaine saison, et il y a beaucoup de possibilités à explorer.

Comment avez-vous choisi les prochains ballets sur lesquels vous allez danser ? Racines et Notre Dame de Paris ?

Les choix relèvent de José Martinez, Directeur du Ballet, des chorégraphes ou des ayants-droits. Moi, j’ai envie de tout danser et de travailler avec différents chorégraphes. Il faut parfois faire des compromis avec le planning, mais j’adore ce que je fais : jouer Myrtha dans Giselle, Esmeralda ou participer à Racines. La suite de la saison reste encore à découvrir. Je fais confiance à la vie et je me concentre sur mon travail, en laissant le reste se décider naturellement.

Vous avez grandi en Macédoine : gardez-vous un lien fort avec ce pays, y retournez-vous régulièrement ?

Oui, j’y ai passé quatre ans et demi, et c’est là que j’ai commencé la danse. J’ai toujours de la famille là-bas. L’année dernière, j’ai reçu un prix en Macédoine et j’y suis retournée dans le cadre de ma passion. Aujourd’hui, je suis en train de travailler sur des projets autour de la danse pour partager là-bas ce que je vis ici. Ce lien reste très important pour moi, pour faire un pont entre mes deux pays. 

Dans quelle mesure vos origines influencent-elles votre manière d’aborder la danse et la scène ?

Je ne sais pas si je peux vraiment me définir par mes origines, mais le fait d’avoir une mère traductrice m’a beaucoup influencée : elle m’a appris l’adaptabilité et m’a sensibilisée à différentes cultures. Cela m’a aussi fait réaliser que la danse est un langage universel, capable de transcender les différences. L’art est, à mes yeux, plus fort que tout.

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