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Rentrée littéraire à l’Opéra Comique : les Contes d’Hoffmann

OPÉRA – Un des plus anciens éditeurs lyriques de la scène parisienne, l’Opéra Comique organise la soirée de lancement de la rentrée littéraire avec le roman de Jacques Offenbach Les Contes d’Hoffmann. Une lecture publique par des (lecteurs) vedettes comme Michael Spyres dans le rôle-titre, Amina Edris ou Héloïse Mas, avec Lotte de Beer à la mise en page et le chef d’orchestre Pierre Dumoussaud, chargé de l’ambiance sonore. 

Pivot : Bonsoir. Ce soir, dans Apostrophes, un événement : l’Opéra Comique publie un roman fleuve, un peu particulier : Les Contes d’Hoffmann. Trois héroïnes, un poète ivre, et un méchant machiavélique. L’éditeur mise gros sur ce titre pour les prix d’automne, après l’échec relatif du polar Domino Noir l’an dernier. Pour en parler, voici trois critiques que vous connaissez bien… Les Contes d’Hoffmann méritent-ils le Goncourt ? Est-ce qu’on récompense une œuvre ou une carrière ? Et surtout, peut-on vraiment lire ce roman sans surtitres ?

Critique 1 : Après tant d’années de comédies et de parodies, Offenbach s’attaque à un genre sérieux (opéra fantastique)… Ce n’est clairement pas son truc. Je l’aimais pétillant dans La Belle Hélène, La Grande Duchesse, le Voyage [dans la Lune] ; ici il me paraît lourd et difficile à suivre. Par ailleurs, Offenbach est mort entre-temps et n’a pas pu finir entièrement son travail.

À lire également : Le compte-rendu complet de la soirée sur Ôlyrix

Pivot : C’est Peter te Nuyl qui a réécrit les dialogues et Ernest Guiraud qui a orchestré le texte.

Critique 1 : Exactement. Il se pose la question de l’authenticité du travail. Or, Offenbach reste un grand auteur, De mortuis nihil nisi bonum*. Ne serait-ce que pour quelques grandes œuvres du passé qu’il mériterait un prix honorifique. Mais enfin, quand on sait que Giuliano da Empoli a vu son Goncourt s’évaporer en 2022, on doute qu’un comité parisien offre son prix à un Allemand francophone.

*il est inconvenant de dire du mal des morts

Critique 2 : Pour moi, Offenbach est un maître incompris, toujours casé dans le comique. Or, sous ce masque jovial, il y a une subtilité, une fragilité. Son Fantasio fut jugé comme un navet ? Pour moi, c’est du génie ! Concernant les Contes, c’est presque trois romans au prix d’un. On ne peut s’empêcher de voir dans Olympia le roman d’anticipation, une héroïne qui n’existe pas, qui est mécanique… C’est du Houellebecq à ressorts ! Giulietta, c’est le polar vénitien, sulfureux et trouble. Antonia, enfin, c’est du roman familial où la fille est étouffée par le poids du père. Elle se noie dans la marée des récits autobiographiques de cette rentrée (Emmanuel Carrère, Justine Lévy, Catherine Millet, Amélie Nothomb), entre les hommages et réglages de comptes, des filles et fils (plus ou moins) mal aimés qui font leur psychothérapie en public. 

© Stefan Brion

Pivot : Et Hoffman dans tout ça ? 

Critique 3 : C’est un anti-héros de roman contemporain. Il se fait larguer trois fois en 400 pages et finit par écrire qu’il a mal à son amour. C’est presque un personnage de podcast. Je vois bien la suite : « Les Ruptures d’Hoffmann », saison 2, disponible sur Spotify. S’il ne gagne pas un Renaudot de consolation, il n’a aucune chance pour le Femina, vu son regard franchement masculiniste. Olympia est littéralement une femme-objet !

Pivot : Pour marquer l’audience, l’éditeur a organisé une soirée de lancement de roman dans la librairie “Salle Favart” sur la place Boieldieu. Le roman est lu et chanté avec une mise en page et mise en scène assurée par Lotte de Beer, maquettiste qui transforme le texte en un roman graphique. Voyons l’extrait de ce spectacle qui titille tous les sens : 

Messieurs, vous étiez dans la salle. Que pensez-vous de cet agencement visuel ?

Critique 1 : C’est une perspective intéressante de voir tous les cinq actes dans un seul lieu, avec un fond de scène rétréci et des objets changeant de taille selon les scènes (les chaises et tables, ainsi que la poupée Olympia), qui changent elles-mêmes grâce à un plateau tournant pendant des moments de dialogues parlés. C’est l’image de l’esprit dévié du protagoniste et de son image de la femme, ici complètement objectifiée, et que la metteuse en page souhaite dénoncer. La poupée Olympia, omniprésente, devient obsession fixe : l’image d’une femme fantasmée.

Critique 2 : Moi, je regrette que l’unité de lieu et de temps retire un peu de fantastique au texte, même si les mouvements sur le plateau et dans la salle sont vifs et animés. Et les dialogues réécrits, franchement plats et sans valeur ajoutée. On perd la poésie au profit d’un réalisme premier degré.

© Stefan Brion

Pivot : Et les lecteurs, ces interprètes qui donnent chair aux personnages ?

Critique 3 : C’est toujours fascinant de voir un interprète donnant vive allure à des figures différentes et parfois diamétralement opposées. Il n’y a que le poète Hoffmann qui est porté du début à la fin par les soins de Michael Spyres. Chose encore plus extraordinaire, ils ont tous mémorisé leur texte par cœur, c’est une véritable expérience théâtrale, une immersion dans l’univers offenbachien. Spyres s’exprime dans un français américanisé, et à un moment donné il semble avoir perdu le fil. Or, la voix est large et ample, parfois trop opératique pour cette scène plutôt intime, nourrie dans les graves et puissante dans les cimes. Les (sur)aigus deviennent poussifs vers la fin, mais cela n’enlève rien à son phrasé pétri de rondeur et lyrisme. La mezzo-soprano Héloïse Mas est à la fois Muse et Nicklausse, lisant d’une manière envolée et élastique, avec une diction travaillée, faisant des prouesses techniques qui forcément soutirent des ovations auprès du public. Les aigus n’ont pas cet éclat comme ses graves résonnants, mais elle finit la soirée en déployant les aigus avec douceur et justesse, en harmonie parfaite avec le chœur. 

Critique 2 : Pour ma part, je trouve Amina Edris moins convaincante en Olympia, avec des suraigus courts et tirés par les cheveux, une souplesse moyenne et sans la pétillance d’une colorature. Elle retrouve sa terre d’asile chez Antonia, plus grave, posée, expressive et lyrique, avec une ligne finement vibrée, un vrai régal. Elle est plus poupée en Giulietta qu’en Olympia, avec une Barcarolle solide mais pas trop flamboyante, et des cimes parfois stridentes.

© Stefan Brion

Jean-Sébastien Bou excelle dans son jeu d’acteur, il incarne avec conviction les quatre méchants avec sa voix sombre, nourrie et bien projetée. La prononciation est impeccable et au service du drame, ligne stable et arrondie.

Pivot : Quelqu’un s’est-il distingué dans les rôles secondaires ?

Critique 1 : Certainement. Raphaël Brémard est un ténor de caractère, très présent scéniquement, à l’intonation vacillante mais qui fait partie de ses personnages comiques. Nicolas Cavallier est une basse très ancrée dans les graves, une autorité et figure paternelle (même abusive), Mathieu Justine (Nathanaël, Spalanzani) illumine le plateau par son ténor radiant, Sylvie Brunet-Grupposo (qui remplace Marie-Ange Todorovitch souffrante) chante depuis les ténèbres avec douceur et expressivité, tandis que Matthieu Walendzik (Hermann et Schlémil) est précis et agile. 

Pivot : Finalement, quelques mots sur le support musical. L’Opéra Comique a même assuré un orchestre pour cette soirée ?

Critique 3 : Un chœur aussi ! De ce point de vue, Les Contes sont une tragédie grecque contemporaine, virant parfois à la tragicomédie. Le chœur (Ensemble Aedes, dirigé par Mathieu Romano) est le peuple et la populace, les compagnons de taverne, ami et ennemi d’Hoffmann ; une diversité qui se traduit dans leur prestation remarquable. Ils se meuvent partout sur la scène de la librairie Favart, même parmi les spectateurs, avec un son parfaitement équilibré, et des ténors qui se distinguent par un chant douillet et rond, mais pas dénué de force et de couleurs. 

© Stefan Brion

Pivot : Et le maestro Dumoussaud ?

Critique 1 : C’est une figure clé de ce spectacle, le modérateur de la soirée. Il distribue la parole et donne le tempo de la lecture, il réussit à tenir en place tout cet effectif complexe, surtout l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, sans décalages entre les sections et sans dérapages rythmiques. Son orchestre est très cohérent, dramatique et solennel quand il faut, sans pourtant étouffer les solistes. 

Critique 2 : Je voudrais juste ajouter et souligner, si vous le permettez, la prestation des musiciens aux instruments à cordes et à ses solistes en violoncelle et le premier violon, d’une grande virtuosité et talent artistique, un ample appui à l’archet qui donne de la substance. Les cuivres sont consistants, une pâte franco-germanique strasbourgeoise qui soutient le récit avec vigueur.

À lire également : L’Hoffmann de Bernheim, un conte de fées

Pivot : Alors, Les Contes d’Hoffmann : chef-d’œuvre intemporel ou roman de gare chanté ? Allez juger par vous-mêmes, salle Favart. Mais attention, ce n’est pas disponible en poche chez Folio. Pour lire cette rentrée-là, il faut tendre l’oreille… et prévoir trois heures devant soi.

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