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Philharmonie ou champ de bataille ?

ACTU – Ce jeudi 6 novembre, la Philharmonie de Paris se retrouve prise en otage par l’actualité, au cœur de tensions politiques internationales — en l’occurrence le conflit israélo-palestinien. Ce concert, déjà annoncé comme polémique après les récentes annulations de tournée, réunit l’Orchestre philharmonique d’Israël sous la direction de Lahav Shani. Malgré une présence renforcée des CRS aux abords de la salle et une manifestation appelant au boycott, plusieurs événements vont faire basculer ce compte rendu d’un angle musical vers un récit éminemment politique, à l’image de la soirée elle‑même. Récit, pas à pas.

Au programme figurent le Concerto pour piano n° 5 « Empereur » de Beethoven, avec Sir András Schiff au piano, puis la Symphonie n° 5 de Piotr Ilitch Tchaïkovski.

Dès l’arrivée, l’atmosphère est lourde. Des camions de CRS bloquent les boulevards proches de la Philharmonie. Une file d’attente immense s’étire le long de l’entrée, provoquant un retard de trente minutes — premier imprévu d’une longue série. À l’origine de cette queue, des contrôles renforcés obligeant chaque spectateur à déposer bouteilles et parapluies.

© Juan Barrios

Une fois ces obstacles franchis, l’orchestre s’installe. À l’entrée de Lahav Shani, la musique démarre sans délai. Puissance beethovénienne, tension savamment construite : tout y est. Mais on comprend vite que la véritable tension ne vient pas de la partition. Elle gronde dans la salle — et va peu à peu éclipser la musique.

Première interruption

Quatre minutes à peine après le début, alors que le motif principal du concerto n’est pas encore achevé, une activiste se lève au balcon latéral gauche. Cris stridents, dispositif sonore extrêmement perturbateur : l’orchestre tente de poursuivre quelques secondes avant d’être contraint de s’arrêter, la salle réagissant d’une seule voix. Une pluie de tracts est jetée, la sécurité évacue rapidement l’intervenante. Au fond de la salle, de petits drapeaux israéliens apparaissent ; des spectateurs se lèvent pour applaudir et encourager l’orchestre. Le concert reprend, mais le public, désormais politisé et en alerte, n’écoute plus tout à fait la même musique.

Deuxième interruption

À peine cinq minutes plus tard, alors que l’orchestre tente d’aborder le second thème, une flamme rouge s’allume derrière la scène. Ce qui paraît d’abord une performance est en réalité l’action d’un activiste assis derrière l’orchestre, brandissant un fumigène. La musique s’interrompt net. Cris, agitation : des spectateurs lui arrachent le fumigène et le frappent. Un autre, depuis un balcon voisin, saute pour s’interposer et le maîtriser. Un pompier traverse la scène, extincteur à la main, tandis que la sécurité tente d’éteindre le fumigène tombé au sol. L’activiste, poursuivi à travers les gradins par des spectateurs furieux, est bousculé au bord du vide avant d’être immobilisé, sous les regards mêlés de colère et de stupeur.

Des spectateurs, excédés, quittent la salle. L’ambiance bascule dans une véritable escalade : invectives, protestations contre la sécurité, mouvements dans tous les sens. Au bout de trois minutes, l’orchestre revient pourtant sur scène, déterminé à aller jusqu’au bout. L’idée d’une annulation ne semble pas envisagée ; la salle exulte, applaudissant debout avec une ferveur que certains pourraient juger démesurée. Hélas, l’escalade ne s’arrête pas là.

Troisième interruption

Dix-sept minutes après cette reprise, alors que le concerto de Beethoven n’est plus qu’un fil musical sans cesse coupé en morceaux, la fumée flotte encore. Une femme surgit au même balcon latéral gauche, un nouveau fumigène à la main. Des hommes, déjà en alerte, la maîtrisent aussitôt et l’expulsent. Le fumigène continue de rougeoyer dans les couloirs de la Philharmonie, projetant sa lueur jusque sous le toit de la Grande salle Pierre Boulez — comme une lutte de lumières rendue palpable. C’est la goutte de trop. Les invectives fusent, l’orchestre reste assis sans savoir comment réagir, des propos haineux éclatent — « salop*e » étant le plus répété — et la sécurité est prise à partie, jugée « pas à la hauteur ». Tandis que certains tentent de faire taire les cris, un propos lancé en hébreu — vraisemblablement compris par une partie de la salle — déclenche des frappes du pied sur le plateau par l’orchestre et des applaudissements. Ne parlant pas hébreu, il nous sera difficile d’en saisir le sens exact.

Beethoven et Tchaïkovski au cœur de la tourmente

L’orchestre reprend tant bien que mal. Des « Vive Israël » retentissent, des applaudissements debout saluent chaque reprise. La tension est telle que le moindre toussotement, le moindre mouvement détourne toutes les têtes. La musique n’est plus au premier plan. Pourtant, Beethoven finit par reprendre ses droits, et le concerto s’achève. Les musiciens gardent leur calme, même si certains visages paraissent marqués — par la peur, par la rancœur, comme chez nombre de spectateurs. Leur jeu n’en demeure pas moins intact : crescendos menés avec soin, et András Schiff déployant une expressivité d’une grande subtilité, sans renoncer à la puissance quand elle s’impose. Il y a là un contraste saisissant entre le final triomphal du concerto et le simple fait d’être parvenus à jouer jusqu’au bout. La salle, debout, applaudit longuement ; András Schiff offre un bis, comme un dernier baume, qui apaise un instant des cœurs éprouvés. Les musiciens y trouvent visiblement un réconfort, perceptible sur leurs visages — une sorte de thérapie instantanée que seule la musique sait offrir.

La musique reprend sa place

Après l’entracte, l’orchestre revient — la sécurité, elle aussi, renforcée — tandis qu’András Schiff s’installe, cette fois, parmi les spectateurs. Tchaïkovski envahit l’espace. Les dernières rancœurs semblent se dissiper dès les premières notes du deuxième mouvement : une sérénité tendre, un élargissement continu d’un sentiment à la fois nostalgique et simplement beau. Ce soir, cette douceur s’enfonce plus profondément que jamais. Après la blessure ouverte, la musique revient occuper sa place, presque comme une hypnose collective ; la fragilité, mise à nu, devient une force pour transmettre la magie de l’œuvre, et le lien entre l’orchestre et la salle se retisse enfin.

À lire également : Lahav Shani : moins de polémique, plus de musique ?

Tchaïkovski opère sa magie tout au long de la symphonie, qui déploie avec fougue la puissance d’un grand orchestre. Les cuivres, dans les passages de tension, frappent par leur impact ; on devine chez Lahav Shani le goût de certaines âpretés expressives, qui font littéralement vibrer la Grande salle Pierre Boulez. Cette fois, le rugissement qui emplit la salle vient de la musique, non d’éléments extérieurs — même si la soirée laissera des traces. Le public se lève à nouveau, dans une ovation presque héroïque.

Une fois encore, la musique rappelle qu’elle peut égaler l’intensité d’un sujet aussi sensible — sans jamais se comparer, bien sûr, à la réalité du conflit qui se joue à des milliers de kilomètres.

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