OPÉRA – Ce mardi 4 novembre, à l’Opéra Bastille, le plateau tourne, un immense cube se met en mouvement, et Aïda regarde l’Égypte défiler. Cette fois, c’est à Aleksandra Kurzak d’endosser la robe noire de la princesse éthiopienne, dans une production signée Shirin Neshat où règne la pureté formelle jusque dans le silence des figurants.
Le cube et le désert
La metteuse en scène Shirin Neshat opte pour l’austérité la plus radicale : un immense cube blanc posé sur une plateforme tournante, qui s’ouvre parfois comme un coffre vide pour projeter les visages de son propre film. L’ensemble évoque autant une installation d’art contemporain qu’un décor de musée, et son mouvement lent finit par hypnotiser la salle entière. À Bastille, on ne construit plus de temples égyptiens : on les imagine en polystyrène.

Les vidéos, omniprésentes, prolongent cette impression d’un Aïda contemplatif, presque méditatif : des visages filmés fixent le public avec gravité, tandis que des silhouettes noires avancent à pas de tortue sur scène, avec une lenteur quasi sacrée. C’est intéressant, parfois, mais si lent que même le Nil semble suspendre son cours.
Verdi : alors on danse ?
Les célèbres danses du deuxième acte — ces pages écrites par Verdi pour faire briller l’orchestre et alléger un peu la tragédie — ont disparu. À leur place, des projections en mouvement où, paradoxalement, il ne se passe rien. Quelques figurants errent dans l’espace, souvent avec des gestes qui imitent ceux des vidéos, sans pour autant y gagner en importance.

Dans la grande marche triomphale du deuxième acte, ils se confondent même avec les esclaves chanteurs, créant un curieux effet entre ceux qui chantent et ceux qui ne chantent pas. Verdi doit bouger dans sa tombe, mais très lentement, en accord avec la mise en scène.
Les voix : Bastille à pleine puissance
Heureusement, les voix redonnent au spectacle sa véritable dimension : celle du souffle. Le Chœur de l’Opéra de Paris, dirigé par Ching-Lien Wu, atteint un niveau d’homogénéité et de puissance à la hauteur de la maison. Les masses sonores jaillissent avec une telle précision qu’on se sent physiquement repoussé au fond du siège — et heureux d’y rester.
L’orchestre, sous la baguette ferme et claire de Dmitry Matvienko, déploie une force totale : il respire, rugit, s’éteint avec une élégance rare.
Aleksandra Kurzak, dans le rôle-titre, se distingue par l’évolution progressive de sa voix : d’abord contenue, presque fragile, elle s’ouvre au fil des actes comme une confidence qui s’affirme. Ses aigus flottent au-dessus du cube, suspendus, et son timbre garde une clarté sans dureté, capable d’émouvoir sans jamais forcer. Elle offre une Aïda lumineuse et profondément humaine.

À ses côtés, Gregory Kunde impose un Radamès héroïque, toujours vaillant, d’une vraie endurance — le genre d’homme qui chante la guerre et la victoire d’un seul souffle. Judit Kutasi, en Amneris, embrase la scène par la richesse de ses couleurs : une voix ample mais dense, qui s’infiltre dans chaque recoin du théâtre.
L’Éthiopie en 4K
Le chœur, véritable moteur dramatique de cette production, se déploie avec une cohésion quasi cinématographique. Dans la Marche triomphale, la masse vocale transcende la rigidité scénique, et toute la salle vibre : à Bastille, quand les figurants se perdent, les chœurs retrouvent toujours la route.
À lire également : Aïda en direct du Met : l’Égypte au logis
Une Aïda qui se regarde elle-même
La vision de Shirin Neshat reste cohérente : tout est pensé, cadré, millimétré, comme un long plan-séquence où la lenteur devient langage. Mais cette précision visuelle se heurte parfois à la musique elle-même, trop ardente pour un tel glacis. On admire la beauté plastique de l’ensemble, sans toujours y sentir le souffle humain qui l’habite. Alors, quand Kurzak murmure ses dernières paroles d’amour, dans cette boîte qui se referme lentement, on comprend soudain que cette pureté avait un sens : il ne restait que la voix, et c’est elle qui sauve tout.

