Une autre Khatia à Marseille

CONCERT – 20h, Opéra municipal de Marseille. Le décor d’un futur Falstaff se dresse déjà sur scène : sol en damier, rideaux blancs, atmosphère clinique. À l’avant-scène, un piano Steinway & Sons, grand ouvert. Derrière un léger voile opaque, une silhouette s’avance. Marseille Concerts invite Khatia Buniatishvili, pour la première fois dans la ville. Salle comble (même un soir de match !), ambiance électrique : mais la pianiste, elle, joue à contre-courant : pas de feu d’artifice, mais toujours beaucoup de passion.

Dès les premières mesures de Schubert, la surprise s’installe : Khatia la flamboyante s’efface pour laisser place à une interprète méditative. Le toucher est d’une délicatesse inouïe, parfois à la limite de l’audible.

Baise-main

Sa main gauche frôle à peine le clavier, survole la droite pour déclencher juste ce qu’il faut d’attaque pour faire vibrer la corde. Les tempos fluctuent librement, la pulsation respire, se dilate, s’étire : une poésie du flottement, une interprétation pour elle-même, presque confidentielle.

Mais cette liberté a un prix : les nuances s’aplanissent parfois, les courbes perdent leur relief. On se prend à regretter par moments la Khatia volcanique, celle qui fait rugir le clavier. Pourtant, impossible de ne pas être happé par cette autre voix : celle d’une pianiste qui n’effleure plus la touche, mais l’embrasse, dans un geste de pure volupté.

Excès maîtrisé

Puis vient Liszt, et la transformation. Tout ce que Schubert contenait explose ici : le lyrisme, la force, la tension. Dans Marguerite au rouet, la mélodie lutte pour ne pas se noyer dans la déferlante de doubles croches. Le grave gronde, les doigts galopent, le piano devient torrent. C’est là que Buniatishvili retrouve son royaume : l’excès maîtrisé, la virtuosité habitée.

Après un court silence suspendu, le public éclate : bravos, applaudissements, cris même : on sent que Marseille découvre la Khatia qu’elle attendait. Elle sourit, s’incline, et offre un premier bis : le Bach-Marcello, pris à un tempo un peu plus rapide qu’à l’accoutumée, tout en nerf et en clarté. Elle quitte la scène… pour mieux revenir.

Naturel au galop

Deuxième bis, cette fois déchaîné : Liszt, encore. Une Rhapsodie hongroise comme un retour du refoulé, fougueuse, irrésistible (ou peut-être une offrande à un public la connaissant davantage sous cet angle). « Chasser le naturel, il revient au galop« , dit le proverbe, et ici, au galop prestissimo.

À lire également : Khatia Buniatishvili : c’est sa tournée !

Un concert sans partition, sans pause, sans compromis et sans équivoque sur sa réception. La salle est conquise, les bravos fusent et plusieurs se lèvent déjà au premier salut. Khatia Buniatishvili n’a pas seulement joué ce soir : elle s’est mesurée à elle-même, et peu importe les paris, elle en est sortie grande gagnante.

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