CINÉ-CONCERT – L’Antwerp Symphony Orchestra et le Koor Opera Ballet Vlaanderen, dirigés par Aziz Shokhakimov, proposent un voyage orchestral en deux volets : les Nocturnes de Claude Debussy et surtout The Planets de Gustav Holst, accompagné d’une projection sur grand écran.
Grand habitué des soirées ciné-concert, BOZAR voit large (très large) et propose un programme à la mesure de notre univers : The Planets, l’odyssée orchestrale de Gustav Holst, est associée aux images en haute définition de Duncan Copp, commande de l’Orchestre symphonique de Houston et réalisée en collaboration avec la NASA et le Jet Propulsion Laboratories.
Le champ lexical de la soirée annonce un décollage imminent. Bien fixé dans son siège de velours, enveloppé par la Salle Henry Le Bœuf et son art déco majestueux, l’auditoire reste immobile tandis que l’esprit, lui, amorce déjà son voyage initiatique entre univers intérieur et cosmos extérieur.
Au commencement était … la note
Quoi de plus naturel que l’espace pour accueillir les nuées d’une composition musicale ? La naissance de The Planets entre 1914 et 1917 surgit dans un moment où la fascination pour l’espace n’appartient pas encore aux prouesses de la conquête spatiale, mais au territoire mouvant des savoirs ésotériques, des premiers balbutiements de l’astronomie moderne et de l’imaginaire scientifique du début du XXᵉ siècle.
Gustav Holst, compositeur méthodique et esprit volontiers solitaire, s’y engage presque par accident. À l’origine de la suite, ni fusée ni télescope, mais une conversation entre amis lors d’un voyage en Espagne en 1913. Balfour Gardiner, Arnold Bax et Clifford Bax évoquent l’astrologie : Holst, déjà passionné par le mysticisme du sanskrit, se laisse entraîner et découvre alors Alan Leo, dont What is a Horoscope and How is it Cast? associe tempérament humain et planète tutélaire.

Holst n’y voit pas un système, mais un déclencheur : « Je n’étudie que ce qui suggère la musique », écrit-il. « « En règle générale, j’étudie uniquement les choses qui m’évoquent la musique… récemment, j’ai découvert l’astrologie et le caractère de chaque planète m’a suggéré des motifs, ce qui m’a poussé à étudier l’astrologie d’un peu plus près. »
Il ignore la Terre et la Lune, bouleverse l’ordre du système solaire, et façonne chaque mouvement « comme un bébé dans le ventre d’une femme », par couches successives, lentement, de Mars à Neptune.
Cette logique d’évocation inscrit Holst dans une tendance plus vaste : celle des compositeurs qui pensent la musique comme image, et des artistes qui pensent les images comme des vibrations. À la même époque, Hilma af Klint peint des toiles qui n’illustrent rien, mais dévoilent des forces invisibles ; Kandinsky parle de « nécessité intérieure » et transforme la couleur en charge spirituelle ; Kupka rêve de spirales cosmiques ; Klee dessine des constellations miniatures qui semblent flotter dans le noir. Dans les ateliers comme dans les salles de concert, un même élan traverse l’époque : rendre perceptible ce qui ne se voit pas. Debussy, que Holst admire, développe cette picturalité harmonique, faite de couleurs plutôt que de lignes, et The Planets devient alors un laboratoire sonore autour des grandes énergies.

- Dans Mars, the Bringer of War, l’ostinato martelé ouvre un paysage sonore mécanique, avec la pulsation comme moteur martial. Rien d’héroïque ici : la dissonance avance comme une force autonome, implacable, animée d’un calme terrible. La machine cosmique est en marche.
- Venus, the Bringer of Peace, arrive comme un relâchement soudain. La ligne se fait souple, irisée, suspendue dans une nuée sensuelles. Les timbres s’entrelacent avec une pudeur faussement dissimulée derrière l’extrême précision des cordes.
- Avec Mercury, the Winged Messenger : tout devient mouvement. Les motifs sautillent, se faufilent, se répondent dans une rapidité nerveuse. La musique traverse la salle comme un oiseau indécis et insaisissable.
- Jupiter, the Bringer of Jollity élargit l’espace d’un coup. Une joie ample, solaire, presque terrestre y rencontre une noblesse plus verticale. Les deux climats s’enroulent l’un autour de l’autre jusqu’à créer une clarté radieuse, un enthousiasme qui semble respirer avec une générosité sans limite.
- Dans Saturn, the Bringer of Old Age, Holst fait respirer le temps. Une marche lente d’accords alternés s’installe. Un balancement ancien, presque cérémoniel. Chaque intervalle pèse et avance, comme un pas dans une procession.
- Uranus, the Magician rompt cette gravité avec une énergie plus capricieuse. La musique y devient prestidigitation : brusques éclats, gestes orchestraux, contrastes presque théâtraux. On y entend autant l’humour que l’étrangeté. Comme une perte de sagesse, un instant de folie décidé.
- Et puis vient Neptune, the Mystic, le véritable seuil. Ici, le motif se délite. Les couleurs se muent en substance première, les harmonies se déplacent comme en suspens entre deux sphères et le chœur de femmes, placé hors scène, effacent progressivement la ligne sonore jusqu’à sa disparition, dans le silence absolu de l’espace.

Ovationné par le public, l’Orchestre peut se targuer d’avoir soutenu l’énergie exigée par la direction d’Aziz Shokhakimov, ici au sommet de sa forme. Entre complicité et regard malicieux, on perçoit une approche résolument horizontale, portée par un maître du direct qui s’abandonne pleinement à la direction. Sa gestique exaltée, généreuse et d’une rare précision dessine une logique musicale d’une nette intensité ascensionnelle, vers l’infini (et l’au-delà).
Mahler, Kubrick, Holst et Copp : les quatre cavaliers du mystère cosmique
Cette intuition trouve aujourd’hui un prolongement dans le film de Duncan Copp. Astrophysicien devenu réalisateur, il conçoit sa vidéo à la suite d’une commande de l’Orchestre symphonique de Houston, voisin immédiat de la NASA. L’Orchestre ne souhaitait pas illustrer Holst de manière littérale, mais se confronter à son imaginaire et recueillir les impressions de ses premiers auditeurs naturels, les astronautes d’à côté, « les gens du quartier ».
Le montage de Duncan Copp décide alors de combiner prises de vue réelles, données scientifiques, modélisations issues du Jet Propulsion Laboratory et des archives visuelles de la NASA. Certaines modélisations 3D ont étonnamment bien résisté au temps, et seul le montage laisse parfois percevoir son âge.
Derrière cette immensité abstraite demeure une idée simple et tenace : l’espace ouvre un champ presque synesthésique. On quitte le visible pour entrer dans l’impression, la couleur, la sensation. On s’éloigne de la révolution optique, immense de détail à la Jan Van Eyck pour basculer vers une vision plus vaste, presque première : celle qui se forme lorsque l’on ferme les yeux. Entre représentation fidèle et abstraction intuitive, une tension se déploie entre micro et macro, comme si cette abstraction portait en elle quelque chose d’antérieur à notre propre mémoire.
Mystique mathématiques
La musique agit sur ces deux plans à la fois : elle modèle des matières, dessine des textures, crée des halos, et finit par superposer l’infini extérieur et l’espace intérieur de l’écoute. Holst compose des figures astrologiques, Copp leur confère une présence presque physique. Ensemble, ils élaborent un passage entre ce que l’on voit et ce que l’on entend. Cette rencontre rappelle combien la grande musique classique s’accorde naturellement avec l’imaginaire cosmique. Kubrick l’avait déjà montré dans son 2001, l’Odyssée de l’espace, où les œuvres de Strauss ou Ligeti formaient la seule langue à la hauteur d’un espace que les mots ne suffisent plus à dire.
En cela, le programme de salle réussit sa médiation, rappelant que « Réflexion, impression, imagination, mise en lumière : ce ne sont là que quelques mots de notre langue ayant un rapport avec le visuel ou le « figuratif ». Même des concepts qui, à première vue, ne semblent pas être associés au champ lexical visuel, relèvent en réalité d’une étymologie qui lui est liée. Prenons par exemple le mot « théorie » : on ne peut guère imaginer mot plus abstrait, mais il est dérivé du grec theorein, qui signifie « voir » ou « contempler ». Bien avant l’invention de l’écriture, l’être humain représentait déjà des images. Incontestablement, cela fait de notre espèce non seulement un « homo sapiens », mais aussi un « homo videns ».
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Nous ne pourrions mieux dire. Avant de partir, prenons un instant pour envisager notre propre évolution vers l’espace en nous projetant aux côtés du personnage de Dave Bowman, avançant dans le cosmos sur les Atmosphères de Ligeti, véritable figure d’un homo cosmicus typique Kubrick…
D’ailleurs, avons-nous marché sur la Lune ? Nous vous conseillons l’Opération Lune, canular documentaire de William Karel, pour l’exercice de l’esprit.

