DANSE – À la Comédie Française, Clément Hervieu-Léger ressuscite une pièce complètement oubliée de Goldoni. Dans une école de danse, un professeur tyrannique exploite ses jeunes élèves, particulièrement les danseuses, jusqu’à ce qu’elles se rebiffent et décident de reprendre leur destin en main. Une pièce féministe, drôle et réjouissante portée par un Denis Podalydès génialissime. À ne pas manquer à la Salle Richelieu, avant sa fermeture en janvier pour six mois !
Le rideau s’ouvre sur studio de danse au XIXème siècle, comme tout droit sorti d’un tableau de Degas. À la barre, des élèves en tutus courts exécutent leurs entrechats plus ou moins gracieusement, accompagnées par un vrai pianiste (Philippe Cavagnat). Face à elles, Rigadon, maître de danse autoritaire qui n’hésite pas à user de sa baguette. Clément Hervieu-Léger, le nouvel administrateur de la Comédie Française et grand amateur de danse, a eu l’idée géniale de ressortir des oubliettes cette pièce méconnue de Goldoni. Pour cette plongée dans les coulisses sombres de l’univers de la danse, il récupère la scénographie du Misanthrope (2014). Ici, le niveau supérieur évoque irrésistiblement le regard concupiscent des mécènes fortunés qui, jadis, épiaient les petits rats depuis les coulisses. Un dispositif aussi efficace qu’astucieux.
Le pitch
Un vieux prof cynique, Rigadon (Denis Podalydès) a trouvé la combine pour se faire de l’argent : monétiser ses jeunes et jolies danseuses. Attiré par le charme de la jolie Giuseppina (Pauline Clément, craquante), il se fait carrément payer des repas gargantuesques par le Comte Anselmo (Loïc Corbery, attendrissant en grand amoureux), qui lui aussi se pâme devant la jeune femme. Il arnaque Rosina (Léa Lopez) et sa mère avec un contrat déloyal, s’allie avec le courtier Ridolfo (Stéphane Varupenne) pour refiler son élève la plus nulle, Félicita (Claire de La Rüe du Can, hilarante) à l’impresario Don Fabrizio (Éric Génovèse). Et le pompon : il empêche même sa sœur, Madame Sciormand (Florence Viala), de se marier pour ne pas risquer de perdre sa dot.

Sauf que les danseuses se révoltent et larguent tout pour se perdre dans les bras de leurs amants plutôt que dans ceux de vieux protecteurs fortunés. Quant à la sœur du professeur, vieille fille magistralement campée par Florence Viala, elle part avec le courtier de son frère (Stéphane Varupenne) contre une grosse dot. Désespérée de trouver l’amour, elle envoie des dialogues cocasses et mémorables sur l’hymen.
La danse au cœur du plateau
Ce qui fait de la Comédie Française l’une des meilleures troupes françaises, c’est justement la qualité exceptionnelle de ses acteurs. Denis Podalydès est excellent en vieux prof aigri. Autour de lui : Pauline Clément, Claire de La Rüe du Can, Léa Lopez, Marie Oppert qui nous enchante de sa voix superbe, Jean Chevalier, Charlie Fabert pour n’en citer que quelques-uns, forment un ensemble éclatant.

Clément Hervieu-Léger a engagé Muriel Zusperreguy, première danseuse de l’Opéra, pour amener les acteurs à un rapport authentique du corps sur scène : grands écarts, entrechats deviennent un exercice quotidien. Philippe Cavagnat, vrai accompagnateur de cours de danse, enchaîne au piano compositions de Chopin et autres pièces en huit temps. On le ressent sur scène : voilà les coulisses d’un vrai cours de danse où certaines actrices s’essaient même au grand écart.
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Impossible de s’ennuyer dans cette comédie sombre et féroce de Goldoni, où l’amour finit par l’emporter. Sous l’apparence légère des tutus et des arabesques, la pièce balance des sujets toujours d’actualité : l’émancipation féminine, l’égalité hommes-femmes, le statut d’égérie, la relation d’emprise, le proxénétisme maternel, les prédateurs fortunés. Bref, ne passez pas à côté de cette pièce féministe à la Comédie Française !

