AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueGounod sans retouche : retour du premier Faust

Gounod sans retouche : retour du premier Faust

OPÉRA – Dans le cadre du festival du Palazzetto Bru Zane, en coproduction avec l’Opéra-Comique et l’Opéra de Lille, la toute première version de Faust de Gounod est exhumée — celle d’avant les récitatifs, les ballets, et la structure en cinq actes destinée au « Grand Opéra ».

Présentée par l’Opéra de Lille le 5 mai 2025, cette redécouverte musicologique, mise en scène par Denis Podalydès, propose une immersion rare dans l’intention première du compositeur.

Cette version donne à entendre des scènes inédites, jamais jouées depuis leur écriture : un trio réunissant Wagner et Siebel dans le bureau de Faust lors du prologue, la « Chanson du nombre treize » chantée par Méphisto, ou encore une cabalette de Faust retrouvée… dans une brocante ! C’est dire à quel point ce Faust, pourtant familier, se révèle ici tout autre.

Retour aux sources : était-ce si nécessaire ?

Exit les récitatifs chantés et les ajouts postérieurs : cette version respecte la forme originelle voulue par Gounod, avec de nombreux passages parlés, sans accompagnement instrumental. L’effet est parfois théâtralement fort (les scènes avec Marthe notamment), parfois déroutant, en particulier lorsque des airs attendus comme « Faites-lui mes aveux » de Siebel sont interrompus par… du parler justement, coupant l’élan dramatique et musical. Ce choix, s’il est fidèle à l’esprit de l’Opéra-Comique, bouscule les habitudes d’écoute et interroge : pourquoi cette version a-t-elle été abandonnée ? Et si elle ne perdure pas, est-ce par oubli… ou par préférence ? Faut-il faire confiance aux auditeurs de ces derniers siècles ayant préféré la version Opéra, ou à la première volonté artistique du compositeur ?

© S.Brion

La question reste ouverte, mais le pari de cette résurrection est osé, et mérite d’être salué. D’autant qu’après deux premiers actes plus « parlés », les actes III et IV s’épanouissent un peu plus dans le chant. Le drame s’électrise, et l’émotion prend enfin toute son ampleur. La scène suivant la mort de Valentin est à ce titre bouleversante : alors que le frère agonise en maudissant sa sœur, le chœur — croque-morts et pleureuses — emplit l’espace, Marguerite suffoque : « de l’air, de l’air ». Le théâtre devient suffocant… et saisissant.

Ça tourne !

Le décor signé Éric Ruf et la mise en scène de Denis Podalydès optent pour une austérité saisissante : une porte ouvrant sur le vide, un bureau, une armoire suspendue — comme si l’enfer, déjà, avait pris place sur terre. Dès le prologue, deux acolytes de Méphistophélès, en mimes inquiétants (visages blanchis, chapeaux melons), glissent dans l’ombre, invisibles aux yeux des vivants. Le chœur prolonge cette esthétique : hommes-croque-morts, femmes voilées ou fantômes endeuillés. Une atmosphère pesante, presque irréelle, qui accompagne le destin inéluctable de Faust.

© S.Brion

Le plateau tournant, intensément utilisé, illustre cette marche fatale. Particulièrement saisissante : la valse infernale portée par deux danseuses (Julie Dariosecq et Elsa Tagawa), revenant comme les spectres d’un pacte qu’on ne peut plus fuir.

Distribution en lumière

La distribution vocale se distingue par sa cohérence et sa puissance expressive :

  • Julien Dran (Faust) impose un timbre clair, lumineux, des aigus libres et une belle musicalité. L’air « Salut ! Demeure chaste et pure » lui vaut de longues acclamations.
  • Vannina Santoni (Marguerite) livre une incarnation dramatique poignante, ses aigus emplissant la salle avec une facilité troublante.
  • Jérôme Boutillier (Méphistophélès) s’amuse de son personnage, (faussement bedonnant… pourquoi ?), à la voix abyssale. Mais son interprétation, trop distanciée, peine à faire surgir l’effroi du diable, au moment du basculement dramatique.
  • Lionel Lhote (Valentin) impose une voix ronde et fruitée, en frère implacable.
  • Juliette Mey (Siebel) est simplement bouleversante.
  • Anas Séguin (Wagner), semble lui aussi s’amuser sur scène, avec une belle assurance.
  • Marie Lenormand (Marthe), dans un rôle plus parlée que chantée, impose une diction limpide, une projection engageante et des couleurs vocales d’un joli métal.

Tous les chanteurs font preuve d’une diction claire et exemplaire, élément indispensable dans cette version hybride, et qui permet de se passer des surtitres.

© S.Brion

Orchestre glacial et raffiné

Sous la baguette de Louis Langrée, l’Orchestre de l’Opéra de Lille colore la partition de Gounod de glacis sombres et de douceurs inquiétantes. Le tempo est allant, mais ne sacrifie en rien les bouleversements émotionnels des chanteurs/acteurs. Quelques déséquilibres sonores (parfois les chanteurs sont couverts), mais une lecture globalement nuancée et dramatique. Le chœur, très investi scéniquement, impressionne par sa puissance et sa rugosité maîtrisée.

À lire également : Palazetto Bru Zane : à Venise, même la musique est romantique

Une (re)découverte saisissante

En ce soir de Fête de la musique, Faust renaît sous une forme inattendue, parfois frustrante, souvent passionnante. Le public, conquis par cette aventure musicale et scénique, ovationne chanteurs, chœur, musiciens et techniciens, ces derniers salués pour leur maîtrise d’un dispositif en perpétuel mouvement. Une belle réussite, historique et artistique, pour l’Opéra-Comique et ses partenaires.

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