AccueilSpectaclesComptes-rendus de spectacles - LyriqueL'Orfeo façon Savall à Avignon : un style d'Enfer !

L’Orfeo façon Savall à Avignon : un style d’Enfer !

OPÉRA — Orphée peut-il vraiment négocier avec la mort ? C’est le pari fou du héros le plus mélomane de la mythologie, dont la voix ferait pleurer un caillou et attendrirait même un Cerbère grincheux. À l’Opéra Grand Avignon, L’Orfeo devient un rite vibrant, oscillant entre caresse céleste et cri venu du fond des Enfers. Sous la baguette habitée de Jordi Savall, le baryton Mauro Borgioni mène la danse… ou plutôt la descente.

Avant que les Enfers ne s’ouvrent, un bref prologue mené dans la petite Salle des Préludes par la musicologue italo-britannique Lisa Navach vient baliser l’écoute : quelques repères sur la naissance de l’œuvre, sa vocalité si particulière et l’usage très ciblé de son instrumentation, juste assez pour que le public descende aux Enfers avec un GPS fiable.

Enfers : entrée libre, sortie compliquée

Créé en 1607, L’Orfeo reste l’un des premiers opéras vraiment « modernes ». Plus de quatre siècles plus tard, l’œuvre n’a pas pris une ride : un exploit que les dieux devraient lui envier. À Avignon, où l’on fête les 200 ans du théâtre, la version au lieto fine (Apollon arrive et, hop, on monte au ciel !) est préférée à l’originale, un peu plus gore — celle où Orphée finit littéralement en morceaux. Le bonheur, dans la musique baroque, est souvent une question de montage.

Dans la mise en scène de Pauline Bayle (reprise par Céline Gaudier), tout est lisible, épuré, presque rituel. Les prés fleuris de Thrace prennent vie grâce aux pivoines rouges que les choristes et les danseurs installent eux-mêmes. Puis, sans prévenir, le plateau bascule dans un Enfer sec, noir, stérile, exactement comme les Grecs l’avaient imaginé… Netflix n’aurait pas mieux fait !

Jordi Savall : merci pour l’obole !

Depuis une fosse ouverte, Jordi Savall dirige un Concert des Nations d’une expressivité rare. Les trombones surgissent des loges comme une fanfare céleste un peu trop zélée, et la phalange oscille entre la lumière thracienne et l’obscurité infernale avec une précision chirurgicale. Monteverdi renaît, mais pas sous vitrine : ici, on avance avec Orphée, parfois à tâtons, parfois émerveillés, découvrant au passage des éclats d’harmonie presque… accidentels. Une sérendipité baroque, en somme.

© B.Buchmann

Ils chantent, donc ils sont

  • Le baryton italien Mauro Borgioni incarne un Orphée intensément humain : grave large, timbre chaud, souffle interminable (même couché, porté ou plié façon acrobate baroque). Son recitar cantando est limpide, expressif, contrôlé : on suit chaque mot comme un fil tendu entre amour et désespoir.
  • Chaleur du timbre, agilité scintillante, vibrato délicat : Marie Théoleyre ouvre le spectacle en incarnant la Musique, tour à tour sur scène et au premier balcon, mais devient également une Eurydice douce et fragile (spoiler alert : pas pour longtemps). Ses ornementations brillent comme des fragments de lumière sur le Styx.
© B.Buchmann
  • Floriane Hasler livre une Messagère au timbre velouté, bouleversante sans en faire trop. Anna Reinhold, elle, apporte une douceur quasi maternelle à l’Espoir et à Proserpina. On sent que même les dieux infernaux auraient du mal à lui dire non.
  • Avec une voix caverneuse et un vibrato large, la basse Salvo Vitale incarne Charon et Pluton, renforcé par l’orgue régale aux couleurs du dessous. Impossible de ne pas penser au système binaire Pluton–Charon : deux corps tournant l’un autour de l’autre, indissociables. Sur scène aussi, ses deux personnages semblent graviter l’un dans l’autre : l’un guide, l’autre règne, mais les deux imposent une autorité… gravitationnelle.
  • Au cinquième acte, Furio Zanasi descend (ou monte ?) en Apollon pour sauver son fils du chagrin abyssal (papa solaire et deus ex machina de service). Voix claire (bien qu’un peu frêle), diction limpide, mélismes élégants : il offre à Orphée non seulement la paix, mais aussi un petit pied-à-terre dans le ciel grec.

Un chœur au cœur de l’action

Préparé par Alain Woodbridge, le Chœur de l’Opéra Grand Avignon forme un écrin solide : texte clair, nuances fines, belles couleurs notamment chez les ténors. Bref, un chœur aux habits colorés qui ne se contente jamais d’accompagner : il est au cœur de l’action. 

© B.Buchmann

Mention spéciale aux choristes qui endossent des rôles solistes en bergers, nymphes ou intermédiaires du récit, avec des interventions soignées et bien intégrées.

À lire également : À l’Abbaye de Fontfroide, Jordi Savall fait chanter l’histoire

Longs applaudissements, saluts répétés : on ne ressort pas indemne de ce voyage au royaume des ombres. Et quelque part, au-dessus de l’Opéra, on imagine Orphée et Eurydice regarder la scène depuis la constellation de la Lyre, se disant que finalement, Avignon, c’était plutôt une belle soirée.

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