CONCERT – L’Orchestre Philharmonique de Nice piloté par Elena Schwarz nous convie à un aller-retour spatio-temporel du romantisme à la création contemporaine en passant par la modernité chostakovienne, célébrée cette année pour les cinquante ans de la disparition du compositeur, au fil de l’archet supersonique de Bruno Philippe.
Vol sans histoire, vol dans l’Histoire
Pris dans l’ordre du programme, décollage, vol et atterrissage, le concert propose un cheminement chronologique et logique, débutant par le frémissement chaotiquement fragile de la matière musicale contemporaine, se poursuivant par les turbulences de l’après-guerre soviétique, s’achevant par la lisibilité formelle de la grande piste d’atterrissage brahmsienne. L’écoute linéaire, imposée par le temps de l’interprétation et de l’écoute propre au concert, construit un arc, un souffle, à l’image des grands rythmes cosmiques. Le travail vif et précis de la cheffe Elena Schwarz est ce qui maintient la cohérence profonde entre les trois univers de Song Aa Park, Chostakovitch, Brahms et ce qui en amortit les collisions (air bag-uette).
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Ô temps, suspend ton vol
Dans le cockpit de la pièce Sa-Ii (Gap of the Time), œuvre lauréate du concours Unanimes 2024, de la compositrice germano-coréenne Song Aa Park, de minuscules voyants s’allument et s’éteignent, notes timbrées créant entre elles des halos, des glissandi, des ombres et des constellations. La cheffe attend l’heure bleue pour décoller : que la perception auditive s’affute et se métamorphose, enfouie dans les textures planantes de l’œuvre contemporaine. Avec le Concerto pour violoncelle n°1 de Chostakovitch, elle actionne la grande turbine de sa baguette pour faire décoller l’œuvre-signature du compositeur (avec son motif DSCH), en dépit des nuages, des intempéries et des trous d’air. Le son se fait plus pressurisant. L’auditeur, cloué à son fauteuil, a le regard rivé sur le violoncelliste Bruno Philippe. Co-pilote au jeu incisif, il est en relation directe avec les forces électromagnétiques du vivant. L’archet se fait oblique et descendant, comme pour trouer et labourer la terre noire et froide de l’Empire Soviétique. Le concerto ne se love cependant pas assez dans la douleur diaphane de l’intériorité chostakovienne attendue dans le mouvement lent… Il semble que ce soit le parti-pris de la cheffe, qui cherche à faire voler haut et fort son splendide appareil. Le son lutte contre la pesanteur, de manière musclée et concrète. Les bras de la cheffe et du soliste usent de leurs articulations comme de petits moteurs à explosion. Ils impriment une direction à cette musique profondément ancrée dans l’histoire de vie du compositeur, avec ses tourments et ses rencontres magiques (le jeune Rostropovitch, dédicataire de l’œuvre).
Mener grand train d’atterrissage
L’avion retrouve la pesanteur humaine, et toute sa densité, avec la Symphonie n°4 de Brahms. L’orchestre se pose sur le tarmac de la scène, se réouvrant au drame total de la vie terrestre. La forme géographique et mesurable du langage brahmsien, inspirée des grands maîtres, est ce qui permet à la vie au sol de s’inscrire dans la longue durée : formes de la symphonie, de la sonate et du thème et variations… Le geste d’une vivacité énergétique zénithale de Schwarz souligne les lignes de force de l’architecture brahmsienne, en élimine le trop plein d’empreinte carbone. L’ascétisme des œuvres précédentes semble avoir contaminé une œuvre pourtant traversée discrètement par un petit sourire viennois, y compris dans les petits déhanchés constants du thème et des variations de la passacaille finale. Là est le principe de continuité profondément optimiste de la circulation du temps dans les œuvres, qui part d’un bruissement, se bat avec le son et l’installe sur le grand piédestal de la terre ferme.
La leçon de l’écoute à rebours dévoile ainsi une transformation radicale, ce mouvement en double hélice est la clé d’écoute de la soirée. Il aurait gagné certes à se défaire par moment de ce niveau d’intensité, peut-être chargé de maintenir l’avion à l’équilibre, notamment au moment de l’inversion des réacteurs. Mais il délivre un message musico-métaphysique que notre époque crépusculaire se doit d’entendre et d’écouter, tandis que le violoncelliste dédie son bis, chanson traditionnelle de Noël, Le Chant des oiseaux, redécouverte par Pablo Casals, à la bienveillance.

