CONCERT – L’ouverture de saison symphonique de l’opéra de Nice offre un parcours en trois étapes dans l’œuvre de Dmitri Chostakovitch à l’occasion des 50 ans de sa disparition. Oleg Caetani, aux côtés de l’Orchestre philharmonique de Nice, donne une réplique attentive et affirmée à la pianiste Maya Oganyan.
Le programme niçois, en arche, choisit trois œuvres, trois jalons biographiques qui s’entendent comme une généalogie intime. Le Scherzo plonge dans l’enfance, le Concerto dans l’âge de la paternité, la Symphonie dans celui de l’adieu.
Les liens du sang
La filiation, lors de ce concert commémoratif, s’entend au sens biologique et intime du terme, entre mère et fils, père et fils, grand-père et petit-fils, d’après la présentation qu’en fait le chef d’orchestre. Les anecdotes relatées construisent un portrait de famille : lieux fréquentés, relations matrimoniales et filiales, thèmes musicaux construits sur des lettres patronymiques, figures tutélaires, etc.
Le Scherzo op. 1, dans sa version orchestrale, est daté de 1919. Il est le noyau originel du style à venir du jeune compositeur. On y entend le travail d’un élève qui a reçu de sa mère de précieuses leçons de piano et qui transpose cet héritage dans une écriture orchestrale à la fois appliquée et personnelle. La battue de Caetani accueille la musique du jeune compositeur, embrassant l’orchestre d’un geste paternel, tout en laissant chaque pupitre se l’approprier. On y entend aussi, comme en germe, les éléments et procédés caractéristiques du maître : rythmes accentués, plages d’unissons, formes plurielles de fugato.

Le Concerto pour piano n° 2 réunit étroitement le père et le fils. Chostakovitch le compose en 1957 comme une œuvre de concours, pour son fils Maxim. Derrière l’humour affirmé des motifs et la transparence des textures, se cache une lettre d’amour paternel. Son interprétation par Maya Oganyan, sous la baguette du maestro Caetani, restitue ce geste filial, comme si la jeune pianiste reprenait le flambeau de Maxim. On y retrouve l’énergie mécanique, la nervosité de la partition, avec ses enchaînements et déchaînements de gammes. La juvénilité s’exprime par un jeu très légèrement en avance sur l’orchestre, tandis que les dialogues avec les pupitres ont quelque chose d’un jeu d’enfant, entre colin-maillard et devinettes. L’Andante sonne comme une berceuse, en apesanteur, moment filial par excellence. La pianiste, penchée vers ses doigts, semble en chanter intérieurement les paroles. La virtuosité jubilatoire de l’Allegro, avec ses gammes et octaves en miroir, vient balayer l’humeur souvent crépusculaire des mouvements lents du compositeur.
La Symphonie n°15 réunit trois générations. Dernière symphonie de Chostakovitch, elle est composée en 1971, alors qu’il est malade. Elle est créée par Maxim en 1972, et pensée pour son petit-fils, Sacha, comme le précise Caetani dans sa présentation. Dans le premier mouvement, les percussions donnent une symphonie des jouets, tandis que les citations de Guillaume Tell tournent comme un manège. Le troisième mouvement, traversé par des autocitations du compositeur, renoue avec l’esprit impertinent du Scherzo op. 1 : jeunesse revue et corrigée par la vieillesse. Caetani respecte, souligne même, cette écriture du lien filial. La filiation biologique accède au statut de transmission testamentaire.
Les liens du sens
Les œuvres programmées, par-delà leur période de composition, déploient des procédés d’écriture précis — unissons, fugatos, textures, citations — qui en font un héritage vivant, celui de la filiation artistique entre maîtres et héritiers.
Le Scherzo, si l’orchestration est déjà acérée, s’inscrit dans la continuité des compositeurs russes romantiques, Il s’agit bien d’une œuvre d’apprentissage, nourrie par la manière lyrique de Tchaïkovski et la palette orchestrale de Rimski-Korsakov.

Dans le Concerto n° 2, le chef comme la soliste accentuent la dimension néoclassique de la partition, se rapprochant cette fois des inquiétudes de Prokofiev, autre compositeur des grandes guerres du vingtième siècle. La pianiste allie virtuosité et insertion nuancée dans l’orchestre, sensibilité personnelle et inscription dans une filiation : clarté et engagement hérités de l’école russe.
Le passé cité
La Symphonie n° 15 convoque directement, avec le procédé de la citation, Rossini, Wagner ou encore Strauss, dans une logique de parodie ou d’autoportrait musical à énigme. La citation devient, sous la baguette de Caetani, un procédé fécond d’appropriation de motifs essentiels, prenant un grand bain de jouvence dans les eaux transparentes et minimalistes de l’œuvre. La direction souligne l’épure. Les dernières notes de l’œuvre, pianissimo, sont réduites à quelques timbres isolés (flûte, glockenspiel, contrebasson), à une monodie dépouillée et concentrée sur l’essentiel.
Oleg Caetani est aussi un fils, celui d’Igor Markevitch, et un disciple, formé à l’école russe, de Kirill Kondrashin et Ilya Musin. Dans sa manière de diriger, il se pose comme un relais, une courroie de transmission, entre forces et traditions musicales. Il vise l’équilibre entre retenue et emphase, ironie et tragique.
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Le public participe de cette chaîne, produisant une symphonie, aussi longue que texturée, d’applaudissements, manifestation de la résonance des œuvres de Chostakovitch dans le temps, la mémoire et la postérité.
Demandez le programme !
- D. Chostakovitch – Scherzo en fa dièse mineur, op. 1
- D. Chostakovitch – Concerto pour piano et orchestre n°2 en fa majeur, op. 102
- D. Chostakovitch – Symphonie n° 15 en la majeur, op. 141

