DANSE – Preljocaj signe un diptyque saisissant en hommage à son ami Stockhausen, figure emblématique de la musique électro. D’un côté Helikopter, reprise de cette pièce tellurique et vrombissante créée en 2001. De l’autre Licht, création mondiale lumineuse et spirituelle conçue spécialement pour le Théâtre de Ville. Deux chorégraphies complémentaires et clivantes, à découvrir jusqu’au 3 mai.
Fruit d’une amitié entre Angelin Preljocaj et le pape de l’électro Karlheinz Stockhausen, Helikopter est une œuvre aussi abstraite que fascinante, conçue en 2001, qui témoigne de leur respect mutuel. Pourtant le compositeur avant-gardiste n’avait jamais imaginé sa partition minimaliste pour la danse. C’est donc un véritable défi artistique que relève Preljocaj en chorégraphiant sur ce « quatuor pour cordes et hélicoptères » où quatre musiciens jouent en même temps que quatre hélicoptères en plein vol. Autant dire que la musique est enregistrée…
Pas à pales
La chorégraphie (un ovni pour l’époque) se présente comme un véritable combat pour six danseurs assaillis de toutes parts par cette musique hostile et assourdissante qui les malmène. Ils naviguent avec précaution et une précision époustouflante au milieu des projections lumineuses interactives qui dessinent au sol des rotations blanches, évocation visuelle saisissante des pales d’hélicoptères. On constate alors que Preljocaj, il y a plus de vingt ans déjà, ouvrait la voie aux chorégraphes contemporains mêlant aujourd’hui danse et images numériques.

Face à ce vacarme mécanique venu du ciel, qui semble vouloir les écraser, les danseurs résistent. Ainsi la chorégraphie se déroule majoritairement au sol – genouillères obligent – dans une approche tellurique où les corps se plient et se contorsionnent comme s’ils se trouvaient constamment sous des pales menaçantes imaginaires. Cette pièce à redécouvrir célèbre la résistance humaine face à l’enfer mécanique, jusqu’à la scène finale libératrice, où dans un silence enfin retrouvé, une danseuse étire son corps dans toute sa splendeur, ne craignant plus la menace venue du ciel.
Stockhausen, complice
Entre les deux créations, un écran descend sur la scène. Le public est alors convié à un moment d’intimité créatrice entre Preljocaj et Stockhausen : un long entretien filmé. Les deux artistes y dévoilent leur vision de l’art et évoquent « l’art, la création, l’écriture, le langage et la composition », partageant cette complicité intellectuelle qui nourrissait leur collaboration artistique. Un dialogue passionnant que Preljocaj a tenu à intégrer au spectacle en hommage à son ami, disparu en 2007, juste après leur dernière collaboration sur Eldorado.
Lumière au bout du tunnel
Puis vient Licht, dernière création du maestro, toute juste conçue pour le Théâtre de la Ville comme une éclaircie après un orage. Cette pièce pour douze danseurs résolument solaire offre un contrepoint lumineux à la chorégraphie tellurique et sombre d’Helikopter. Après le pionnier de l’électro, Preljocaj a confié sa dernière création à Laurent Garnier, figure emblématique de la techno française, qu’il considère comme le « petit-fils putatif » de Stockhausen.

Dans un premier tableau, des danseurs en joggings aux couleurs vives dansent sur deux niveaux : certains duos et trios crapahutent au sol, tandis que d’autres debout tentent de s’élever vers le ciel. Leurs interactions, parfois charnelles lorsqu’ils se retrouvent en jeans et torse nu, forment des chaînes de corps et de magnifiques ensembles magnifiés par une scénographie lumineuse. Ces compositions chorégraphiques dessinent les « tensions d’un monde en quête d’élévation commune, un point de bascule de notre civilisation » selon le chorégraphe.

Puis résonne la voix de Stockhausen, d’outre-tombe, évoquant le Paradis. Le second tableau nous transporte alors vers un ailleurs apaisé : des danseurs émergent de hublots semblables à des aquariums au fond de la scène, presque nus avec une culotte couleur chair et des poitrines ornées de parures dorées. Dans cet univers scintillant, les corps s’entrelacent pour ne faire plus qu’un. Leurs mouvements incarnent cette plénitude enfin conquise. Séparés sur terre, tous se retrouvent enlacés, nus et heureux au paradis, dans une scène qui pourrait sortir des contes des mille et une nuit.
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Licht concentre ainsi tout ce qui fait de Preljocaj l’un des plus grands chorégraphes français d’aujourd’hui : une histoire maîtrisée faite de tableaux visuels sublimes, une composition musicale clivante qui divise le public, des mouvements dansés précis et expressifs, mais surtout cette capacité unique à faire naître dans l’instant présent, l’émotion que procure la beauté.

